Chaque fois qu'un artiste gagne une piasse, il y a quinze personnes qui tendent la main pour récupérer leur “cut”.
- Le Théâtre du Mauvais Garçon
- 19 juin
- 6 min de lecture

On me parle souvent de la précarité des artistes.
Comme si c'était un phénomène mystérieux.
Comme si personne ne comprenait pourquoi un artiste gagne difficilement sa vie.
Moi, je trouve ça drôle.
Pas drôle « ha ha ».
Drôle comme dans absurde.
Parce que partout où l'artiste passe, quelqu'un lui présente une facture.
Tu veux présenter un spectacle?
Loue une salle.
Paye la technique.
Paye la billetterie.
Paye les assurances.
Paye les frais de service.
Paye la publicité.
Paye les “memberships” pour toute les organisations qui nous représentent.
Paye pour les albums et les t-shirts que t’as vendu dans le hall…
Et si par miracle il te reste quelque chose à la fin, ne t'inquiète pas, quelqu'un va trouver une façon de le récupérer.
Après ça, on organise un colloque pour comprendre pourquoi les artistes sont pauvres.
Sérieusement?
On dirait une mauvaise pièce de théâtre.
Un gars reçoit une claque derrière la tête cent fois par jour et tout le monde se réunit pour comprendre pourquoi il a mal au cou.
Ce qui me fascine le plus, c'est notre obsession pour la complexité.
Aujourd'hui, plus quelque chose coûte cher, plus on présume que c'est bon.
Un billet à 150 dollars?
Ça doit être important.
Une production avec huit semi-remorques de matériel?
Ça doit être du grand art.
Des écrans géants, des projections, des effets spéciaux, cinquante personnes au générique?
Ça doit être sérieux.
On va avoir besoin de subventions…
Beaucoup de subventions.
On va avoir du travail...
À l'inverse, un conteur avec une chaise et une histoire devra presque s'excuser d'exister.
Un auteur qui vend son livre PDF 2,50 dollars devra se justifier.
Deux dollars cinquante.
À 2,50 dollars.
Moins cher qu'un café.
Moins cher qu'une bière.
Moins cher qu'un stationnement.
Mais le prix est insultant.
Pour le système.
Parce qu'un livre à 2,50 dollars ne peut pas être bon.
Pas d'éditeur.
Pas de distributeur.
Pas de chronique à la radio.
Pas de recommandation à la télévision.
Pas de sceau d'approbation.
Peut-être même pas de subvention...
Juste un auteur et un lecteur.
Et c'est ça qui semble rendre les gens nerveux.
On nous répète pourtant que les artistes devraient être plus autonomes.
Alors je le suis.
J'écris.
Je produis.
Je fais ma promotion.
Je gère mon site web.
J'utilise l'intelligence artificielle pour réduire mes coûts.
Et là encore, ça dérange.
Pas assez professionel.
Parce que je n'ai pas engagé assez de monde.
Pas assez de graphistes.
Pas assez de consultants.
Pas assez de musiciens.
Pas assez d'auteurss.
On me parle souvent comme si mon devoir était de faire vivre l'écosystème dans sa totalité.
Moi, je pensais que mon devoir était de créer.
J'ai parfois l'impression que la culture est devenue une drôle de religion.
Une religion où il faut croire aux structures.
Croire aux procédures.
Croire aux formulaires.
Croire aux fonctionnaires.
Croire aux comités.
Et surtout, ne jamais croire qu'un artiste pourrait rencontrer directement son public sans toute cette mécanique au milieu.
Parce que c'est peut-être ça, le véritable sacrilège.
L'artiste autonome.
Celui qui n'attend pas sa validation.
Celui qui n'attend pas sa permission.
Celui qui n'attend pas qu'un comité lui explique si son projet est pertinent.
On nous parle constamment de démocratisation culturelle.
Mais essayez donc de présenter un spectacle dans un parc.
Essayez donc d'organiser une activité dans un lieu atypique.
Essayez donc de vendre directement ce que vous produisez.
Essayez de exister sans éditeur.
Vous allez découvrir assez vite que la culture est démocratique à condition de passer par les bonnes portes.
Moi, je continue de créer.
Je vais continuer demain.
Je vais continuer l'an prochain.
Je vais continuer parce que c’est ce que je fais.
Mais qu'on arrête de me dire qu'on ne comprend pas pourquoi les artistes sont précaires.
Le problème n'est pas un mystère.
Le problème, c'est qu'on a construit un système où tout le monde vit de la culture.
Sauf le créateur.
Et plus le système grossit, plus il semble avoir besoin d'artistes pauvres pour continuer à fonctionner.
Ce qui me met en colère, ce n'est pas la précarité.
La précarité, ça fait longtemps que je la connais.
J'ai appris à vivre avec.
J'ai appris à contourner les obstacles.
J'ai appris à me débrouiller.
J'ai appris à créer avec peu de moyens.
Ce qui me met en maudit, c'est quand on me prend pour un imbécile.
C'est quand on me regarde droit dans les yeux en me disant qu'on veut aider les artistes.
Et, on me propose un atelier sur la gestion du temps.
Un atelier sur la visibilité web.
Un atelier sur les réseaux sociaux.
Un atelier sur le développement de carrière.
Un atelier sur la rédaction de CV.
Un atelier sur le positionnement de marque.
Un autre atelier.
Toujours un autre atelier.
À un moment donné, ça va faire...
Je ne manque pas d'ateliers.
Je manque de lieux.
Je manque d'accès.
Je manque d'occasions.
Je manque d'espaces où rencontrer mon public.
Je n'ai pas besoin qu'on m'explique comment remplir mon agenda.
J'ai besoin d'un endroit où travailler.
Je n'ai pas besoin qu'on m'explique comment écrire une demande de subvention.
J'ai besoin d'un endroit où jouer.
Je n'ai pas besoin qu'on m'explique comment bâtir ma présence numérique.
J'ai besoin d'un endroit où raconter mes histoires.
Donnez-moi accès à une salle à un prix raisonnable.
Donnez-moi accès à une école.
À un parc.
À une bibliothèque.
À un centre communautaire.
À un local vide.
Et vous allez voir disparaître une partie de ma précarité beaucoup plus vite qu'avec cent ateliers sur la gestion du temps.
Parce que le problème n'est pas que les artistes ne savent pas comment travailler.
Le problème, c'est qu'on leur complique constamment la tâche lorsqu'ils veulent le faire.
Ça fait des années qu'on traite les symptômes.
Ça fait des années qu'on organise des rencontres pour parler du problème.
Pendant ce temps, le problème est toujours là.
On me parle de la précarité des artistes depuis le premier jour ou je suis monté sur une scène.
Toujours la même chanson.
Les artistes sont pauvres.
Les artistes sont précaires.
Les artistes ont besoin d'aide.
Le salaire moyen est de 18 000$
Bla bla bla...
Parfait.
Alors expliquez-moi une affaire.
Comment ça se fait qu'après près de quatre décennies de réunions, de consultations, de colloques, de sommets, de rapports, de mémoires, de plans d'action et de tables de concertation, l'artiste soit encore pauvre?
Parce que des réunions, il y en a.
Des rapports, il y en a.
Des études, il y en a.
Des concertations, il y en a.
Des directions, il y en a.
Des coordonnateurs, il y en a.
Des gestionnaires, il y en a.
Des chargés de projets, il y en a.
Toute une armée de monde qui travaille autour de la situation des artistes.
Toute une machine.
Une belle grosse machine.
Et malgré tout ça, celui qui écrit, celui qui peint, celui qui joue, celui qui raconte, celui qui chante arrive encore à peine à payer son épicerie.
À un moment donné, faut s’arrêter et regarder le problème en face.
Si tu travailles sur un problème depuis quarante ans et que le problème est encore là, soit t'es mauvais, soit ton système ne sert pas à régler le problème.
Parce qu'à force de regarder ça aller, je finis par croire que la précarité artistique est devenue un secteur d'activité.
Pas l'art.
La précarité.
Il y a du monde qui gagne sa vie à gérer la pauvreté des artistes.
Du monde qui gagne sa vie à administrer la pauvreté des artistes.
Du monde qui gagne sa vie à étudier la pauvreté des artistes.
Du monde qui gagne sa vie à commenter la pauvreté des artistes.
Et au bout de la chaîne, l'artiste est encore pauvre.
C'est quand même un exploit.
Imaginez un plombier qui travaille quarante ans sur la même fuite sans jamais la réparer.
Imaginez un mécanicien qui garde votre voiture vingt ans dans son garage et qui vous annonce chaque printemps qu'elle ne fonctionne toujours pas.
On trouverait ça ridicule.
Mais dans le domaine culturel, ça semble normal.
On appelle ça un programme.
On appelle ça une consultation.
On appelle ça une stratégie.
Moi j'appelle ça tourner en rond.
Et pendant que la machine réfléchit à l'artiste, l'artiste, lui, continue de chercher comment payer son loyer.
Mais bon… Au moins, il aura un beau CV…



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