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La précarité de l'artiste : Le jour où j'ai cessé de vouloir remplir la scène...


« On parle sans arrêt de ce que la précarité enlève aux artistes. Moi, j'aimerais qu'on parle aussi de ce qu'elle leur a appris. Parce que si elle ne m'avait pas obligé à me priver pendant trente ans, je ne me serais peut-être jamais demandé si tout ce que je voulais ajouter était vraiment nécessaire. »


On entend souvent parler de la précarité des artistes.

À chaque budget. À chaque coupure. À chaque abandon de projet.


C'est vrai.

Faire du théâtre, ça coûte cher.

Les salles coûtent cher.

Les techniciens coûtent cher.

Les assurances coûtent cher.

Même les roulettes de "gafer tape" coûtent cher en maudit.


Ça, je ne le conteste pas.

Mais il y a une affaire dont on parle jamais.


Jamais...


Qu'est-ce que cette précarité-là nous a fait... artistiquement?

Parce que moi, elle m'a changé.

Au début, je ne faisais pas du théâtre épuré.

Je faisais du théâtre que je pouvais me payer.

C'est pas pareil.


Le décor? Oublie ça.

Les costumes? On va fouiller dans nos garde-robes.

La grosse conception d'éclairage? Deux lampes de garage pis on prie pour que ça tienne.

Les projections vidéo? Peut-être la prochaine fois.


Je regardais les grosses productions avec un petit fond d'envie.

Je me disais :

« Si j'avais leur budget... »


J'étais convaincu que je ferais pareil.


Aujourd'hui...

Je ne suis même plus sûr.


Parce qu'il s'est passé quelque chose entre-temps.

La pauvreté, quand elle dure assez longtemps, finit par t'apprendre deux ou trois affaires.

Pas parce qu'elle est noble.

La pauvreté n'a rien de noble.


Elle est fatigante.

Elle use.

Elle fait douter.


Mais elle t'oblige à poser des questions que tu n'aurais peut-être jamais posées autrement.

À chaque fois que je voulais ajouter quelque chose, je devais me demander :


« Est-ce que j'en ai vraiment besoin? »


Pas envie.

Besoin.

C'est fou comme ce petit mot-là peut faire du ménage.

Le décor...

Pourquoi?

Le costume...

Pourquoi?

La musique...

Pourquoi?

L'éclairage...

Pourquoi?

Même le texte.

Oui, oui... même le texte.


Parce qu'il y a des mots qu'on garde juste parce qu'on les trouve beaux.

Pas parce qu'ils servent l'histoire.

À force de poser la question, j'ai commencé à enlever.

Pis plus j'enlevais...

plus le spectacle respirait.


Je me suis rendu compte qu'on confond souvent richesse... et accumulation.

Comme si un spectacle devait absolument prouver où était passé le budget.


On remplit la scène.

On remplit les murs.

On remplit les oreilles.

On remplit les yeux.

Des fois, on remplit tellement... qu'il ne reste plus de place pour l'imaginaire du public.


On dirait qu'on a peur du vide.

Pourtant, le théâtre est probablement l'art qui a le moins besoin de béquilles.

Un acteur.

Un spectateur.

Le reste...

ça se discute.


Quand j'ai lu Peter Brook, je n'ai pas eu l'impression d'apprendre quelque chose.

J'ai eu l'impression de rencontrer quelqu'un qui avait fait le même chemin que moi.

Lui était parti d'une réflexion artistique.

Moi, j'étais parti d'un compte bancaire vide.

On s'est retrouvés au même endroit.

Ça m'a fait sourire.

Parce que ça veut dire que parfois, les contraintes nous enseignent des affaires que le confort ne nous aurait jamais apprises.


Attention.

Je ne suis pas en train de dire que les artistes devraient être pauvres.

Au contraire.

Payez-les.

Payez les techniciens.

Payez les auteurs.

Payez les concepteurs.

Payez le monde comme du monde.

La précarité n'est pas une méthode de création.

C'est un problème.


Mais un problème peut parfois laisser une trace.

Et je pense que celle-là en a laissé une dans ma façon de faire du théâtre.

Aujourd'hui, si quelqu'un me donnait un million pour monter un spectacle...

Je ne commencerais pas par appeler un fabricant de décors.

Je commencerais par ouvrir le texte.

Je regarderais le plateau.

Pis je me demanderais encore :

« Qu'est-ce qui est vraiment nécessaire? »


Parce qu'à un moment donné, tu comprends que l'argent achète des possibilités.

Pas des idées.

Il achète des projecteurs.

Pas une émotion.

Il achète du bois.

Pas une présence.


Le théâtre, lui, continue de commencer exactement au même endroit.

Quand quelqu'un entre en scène...

...et que quelqu'un d'autre décide de le regarder.


 
 
 

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