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Le véritable luxe culturel pourrait devenir la petite échelle...

14 août
6 min de lecture


Pendant longtemps, on a associé la réussite à la grosseur de la salle, de l'assistance, du décor.


Plus de sièges. Plus de représentations. Plus de spectateurs. Plus de technique. Plus de vedettes. Plus de décors. Plus de retombées. Plus de chiffres à mettre dans le rapport à la fin de l’année.


Comme si la culture devait toujours grossir pour prouver qu’elle était vivante.


Mais si le prochain mouvement était dans l’autre direction?


Si, au lieu de chercher continuellement à remplir de plus grandes salles, on recommençait à créer pour dix, quinze ou vingt personnes? Pas parce qu’on a raté notre campagne de publicité. Pas parce que personne n’est venu. Parce que le spectacle a été pensé comme ça. Parce que la petite échelle peut elle aussi devenir un choix artistique.


Dans mon cas, ce choix-là ne s’est pas imposé du jour au lendemain. Au départ, il est probablement né des contraintes. Moins d’argent. Moins de personnel. Moins de temps. Quand les moyens sont limités, il faut décider ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas.


Puis, tranquillement, quelque chose s’est installé.


J’ai commencé à présenter des formes plus simples. Parfois même des choses que je pensais plus ou moins réussies. Des essais. Des objets un peu fragiles. Et là, j’ai vu des réactions que je n’attendais pas. Des moments que je croyais manquer de quelque chose provoquaient une réponse forte chez certaines personnes. Je pensais avoir échoué parce que le résultat ne ressemblait pas à l’image habituelle d’un spectacle réussi. Pourtant, il se passait quelque chose.


À un moment donné, il faut peut-être arrêter de regarder l’emballage.


Récemment, je devais raconter dans une fête communautaire. On m’avait installé une scène, un système de son et tout ce qu’il fallait pour que ça ressemble à un vrai spectacle.

La première représentation a très mal été. J’étais sur la scène. Le public était loin. Il y avait un espace entre nous et cet espace-là ne servait absolument à rien. La scène était censée donner de l’importance au spectacle, mais elle empêchait la rencontre.

Pour la deuxième représentation, j’ai quitté la scène. Je me suis assis dans les marches, devant. Je suis resté là, sans essayer d’occuper tout l’espace, et la relation a complètement changé.


Ce n’est pas parce qu’une scène est grande qu’elle convient à ce qu’on veut y faire.


Je pourrais probablement présenter mon travail dans une grande salle, mais je ne pourrais pas simplement y transporter la même forme. Les mots pourraient rester. Le côté vivant, lui, devrait être repensé. Dans une production avec beaucoup d’éclairage, de musique et d’effets sonores, il faut laisser vivre la technique. Il faut attendre une lumière, respirer avec une trame, respecter une mécanique.


Dans une forme dépouillée, il reste surtout le corps, la parole et les gens qui sont là.

Il reste aussi beaucoup moins d’endroits où se cacher.


Pour le spectacle que je prépare dans un parc, j’arrive présentement à une forme encore plus simple que celle que j’avais imaginée au départ.


Et, pour être honnête, ça me fait un peu peur.


Cette forme est inspirée de ce qui arrive parfois pendant mes visites guidées au musée. En haute saison, à la fin d’une journée, j’ai mal aux jambes. Je suis fatigué. Alors, je m’assois sur le bout d’un banc et je continue à parler.


Les gens se placent autour de moi. Certains sont assis. D’autres restent debout. Certains sont proches, d’autres un peu plus loin. Un cercle se forme naturellement. Je parle et les gens écoutent.


J’ai envie de retrouver ça dans le parc.


Peut-être seulement une chaise au milieu. Une lampe. Un conteur. Quelques personnes autour.


Vu de l’extérieur, ça peut sembler démuni. On peut regarder ça et se demander où est le spectacle. Où est le décor? Où sont les autres comédiens? Pourquoi n’y a-t-il pas une grosse sonorisation? Qu’est-ce qui justifie de s’arrêter?


Mais si les gens acceptent de rester là, d’écouter et de vivre le moment, il peut se passer quelque chose.


C’est peut-être ça, le risque véritable : ne rien ajouter uniquement pour rassurer le regard.


Il faut tout de même faire attention.


Une représentation devant dix personnes n’est pas nécessairement plus humaine, plus sincère ou plus profonde qu’un spectacle présenté devant deux mille personnes. Une petite salle presque vide peut simplement être une petite salle presque vide.

La proximité ne garantit rien.


Il existe de grands spectacles magnifiques. Il y a des moments qu’on veut vivre au milieu d’une foule, dans une salle immense, avec tout le déploiement possible. La petite et la grande échelle ne sont pas deux niveaux d’une même compétition. Ce sont deux routes différentes.


Mais j’ai aussi vu ce que j’appelle un peu des usines à théâtre. Une distribution remplie de noms connus. Un texte reconnu. Une grosse machine. Une salle pleine. Tout est là. Pourtant, la recette ne prend pas. On regarde des vedettes jouer et, au bout du compte, il ne se passe pas grand-chose.


Est-ce que ce spectacle a automatiquement plus de valeur qu’une pièce jouée devant dix personnes où une véritable rencontre a lieu?


Je ne le crois pas.


Peter Brook ouvre The Empty Space en affirmant, essentiellement, qu’un espace vide peut devenir une scène dès qu’une personne le traverse pendant qu’une autre la regarde. Il y a déjà là ce qu’il faut pour qu’un acte théâtral commence.


J’irais peut-être encore plus simplement : quelqu’un parle, quelqu’un écoute et quelque chose se passe.


Même s’il n’y a qu’une seule personne dans l’assistance.


L’ego en prend un coup, c’est certain. On préfère annoncer qu’on a joué à guichets fermés. On aime publier une photo où la salle paraît pleine. On compte les billets, les vues, les abonnés et les mentions « J’aime ». J’ai moi-même perdu énormément de temps, au début de la compagnie, à essayer de mesurer sa réussite de cette façon-là.


Mais comment compte-t-on un moment?


Comment mesure-t-on une personne qui repart émue, remuée ou simplement heureuse d’avoir été là?


La petite échelle demeure fragile parce qu’elle est peu soutenue et souvent mal perçue.

Le public peut croire qu’il s’agit d’un spectacle de moindre valeur. Les diffuseurs s’y intéressent peu parce qu’il n’y a pas suffisamment de billets à vendre. Pour les producteurs, la possibilité de rentabiliser une représentation devant quinze personnes est plutôt limitée.

Même le créateur peut être tenté de vouloir grossir pour montrer l’étendue de son talent. L’argent est en jeu, mais l’ego aussi.


Dans mon cas, je ne dépends pas financièrement de mes créations. Je travaille ailleurs et je crée parce que j’aime créer. Certains jouent au golf. D’autres voyagent. Moi, je crée.

Cette indépendance me libère d’un stress énorme. Elle me permet de choisir une forme qui correspond au spectacle sans me demander continuellement comment la vendre. Ce n’est pas un modèle possible pour tout le monde, mais c’est la réalité à partir de laquelle je peux travailler.


Pour que la petite échelle retrouve une véritable place, il faudra cependant cesser de demander uniquement aux artistes d’en assumer le coût.


Dans un monde idéal, chaque ville, peut-être même chaque village, pourrait compter sur quelques créateurs chargés d’en faire vivre la vie artistique.


Pas seulement des artistes engagés ponctuellement pour remplir une case dans un horaire déjà établi. Des créateurs capables d’imaginer les rencontres, d’habiter les lieux, d’essayer des choses, de se tromper et de recommencer.


Présentement, une grande partie de cette vie culturelle est pensée selon une logique administrative. On crée un événement. On lui trouve un nom. On fabrique une image de marque. On place des activités dans une grille. Puis on calcule les présences, les retombées et les statistiques.


J’appelle ça, un peu méchamment, de la culture de fonctionnaire.


Je ne remets pas en cause les personnes qui font ce travail. Je remets en question une logique qui finit par confondre l’organisation de la culture avec la création d’une rencontre.

Il ne suffit pas de construire un événement et d’y donner un contrat à un artiste. Il faut aussi laisser des lieux aux créateurs pour qu’ils puissent inventer leurs propres événements, selon leur rythme, leur pratique et leur rapport au public.

Ce sera parfois croche. Il y aura des erreurs. Il y aura de mauvaises soirées. Il pourra même y avoir des déficits.


Mais il y aura peut-être aussi de la vie.


Le véritable luxe culturel ne sera probablement pas de jouer devant moins de monde simplement pour jouer devant moins de monde.


Le luxe, ce sera l’attention.


Dans une société où tout se compte en vues, en abonnés, en ventes et en retombées, réunir quelques personnes autour d’une parole pourrait devenir un geste presque radical.


Pas une solution de remplacement en attendant la grande salle.


Pas une version pauvre du vrai spectacle.


Une forme complète. Assumée. Fragile, peut-être, mais vivante.


Une chaise. Une lampe. Quelques personnes dans un parc.

Et assez de temps pour que quelque chose se passe...

 
 
 

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