
Le journal d’un vieux comédien
Le journal d’un vieux comédien est né d’un après.
D’un lendemain de spectacle, quand l’euphorie retombe et que le silence s’installe.
Un moment familier pour les artistes, mais rarement nommé.
Le projet prend la forme d’un journal fragmenté, écrit semaine après semaine, sans plan préétabli, sans promesse de conclusion. On y suit un homme, un comédien vieillissant, fatigué, lucide qui tente de rester honnête avec ce qu’il traverse : le doute, le corps, le regard des autres, la solitude, le théâtre, et ce qui subsiste quand le jeu s’arrête.
Les influences du projet ne sont pas des références brandies, mais des présences souterraines. Celles de plusieurs projets abordés depuis la création de Théâtre du Mauvais Garçon.
On y sent l’ombre du Journal d’un fou de Gogol, pour cette voix qui doute de ce qu’elle perçoit. Celle du Horla de Maupassant, pour la frontière trouble entre réalité et perception. Du Chant du cygne de Tchekhov, pour l’acteur hanté par ses rôles passés et ceux qu’il n’a jamais joués. Et, plus discrètement, L’Étranger de Camus, pour cette distance au monde, ce décalage sans mode d’emploi.
Le journal d’un vieux comédien est aussi le produit d’un long processus de création.
Des textes travaillés, des projets abandonnés, des spectacles montés ou avortés ou simplement des spectacles auxquels j'ai assistés.
À la manière du « compost » évoqué par Robert Lepage, ces matériaux non aboutis nourrissent ici une forme nouvelle : brute, fragile, assumée.
Chaque publication se compose de deux volets :
un texte court (2 à 4 minutes de lecture), et une version audio volontairement imparfaite. L’audio n’est pas une performance, mais une autre facette du journal : silences, hésitations, reprises, souffle. Un homme qui vit le texte plutôt qu’il ne l’interprète.
Les publications paraissent chaque vendredi, pour une durée de vingt semaines.
Il y aura un début. Il n’y a pas de fin annoncée.
Ce journal est quelques part au centre de la fiction, du journal intime et l'autofiction, n’est ni une thérapie, ni un récit de résilience...
Il ne cherche pas à expliquer, encore moins à rassurer.
Il propose simplement une traversée.
LE 3 OCTOBRE
LE LENDEMAIN DE LA DERNIERE…
Le lendemain de la dernière, il n’y a rien à faire.
Le corps se réveille comme s’il devait encore aller quelque part. Il garde l’heure. L’habitude. Une tension inutile. J’ai ouvert les yeux trop tôt, avec cette sensation précise qu’on oublie quelque chose d’important. Puis ça revient : il n’y a plus rien à répéter, plus rien à attendre. C’était hier. C’est fini.
La veille, tout était plein. Trop plein. Les voix, les regards, les poignées de main, les phrases dites trop vite. Cette impression étrange d’être soudainement visible, presque nécessaire. On se dit que ça va durer un peu. Que quelque chose va suivre naturellement. Et puis le lendemain arrive, sans élan, sans suite.
Je n’ai pas touché au texte aujourd’hui. Il était là, pourtant. Sur la table. Je savais exactement où l’ouvrir. C’est peut-être ça le plus troublant : le texte ne disparaît pas quand le spectacle s’arrête. Il reste comme un objet inutile, parfaitement intact, mais sans fonction. Un outil sans travail.
Je suis sorti marcher. Pas longtemps. Juste assez pour constater que rien n’avait changé. Les gens faisaient ce qu’ils font toujours. Ils n’avaient aucune raison de savoir que quelque chose venait de se terminer. C’est une pensée banale, mais elle revient toujours : la fin d’un spectacle ne fait aucun bruit dans le monde.
Hier encore, on me demandait si j’étais fatigué. Aujourd’hui, personne ne me demande rien. La fatigue, elle, est toujours là, mais elle n’a plus d’utilité. Elle ne sert plus à rien. Elle ne mène nulle part.
Je me suis surpris à attendre un message. N’importe lequel. Une confirmation. Une invitation. Même un refus. Quelque chose qui dirait que ce qui vient de se passer appelait une suite. Le téléphone est resté silencieux. Je sais que c’est normal. Je me le répète. Mais je sais aussi que c’est toujours à ce moment-là que la question arrive.
Est-ce qu’il y en aura d’autres.
La question n’est pas dramatique. Elle est presque administrative. Elle ne parle pas de désir ou de vocation. Elle parle de continuité. De possibilité. De place encore disponible. Elle ne demande pas si j’ai quelque chose à dire, mais si quelqu’un aura encore besoin de l’entendre.
Je n’ai jamais aimé les lendemains. Même plus jeune. Ils ont toujours cette manière de faire tomber l’intensité sans prévenir. Comme si tout ce qui avait été important la veille devenait soudainement exagéré. Presque suspect.
Je me dis que c’est peut-être moi qui exagère. Que ce vide est un luxe. Une pause méritée. J’essaie d’y croire. Mais le vide n’est pas du repos. Le repos suppose un retour. Ici, il n’y a rien vers quoi revenir.
J’ai rangé un objet du spectacle. Un seul. Pas par nécessité. Juste pour voir ce que ça faisait. Ça n’a rien changé. L’appartement a repris sa forme habituelle. Trop vite.
Ce soir, il n’y aura pas d’appel de dernière minute, pas de trac, pas de public. Il y aura seulement cette journée terminée, comme les autres. Et cette question, posée sans emphase, sans colère, presque calmement.
Est-ce qu’il y en aura d’autres?
Je n’attends pas de réponse. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, je note simplement que le silence qui suit l’euphorie est plus vaste que je ne me souvenais. Et que je suis encore là, dedans.
4 octobre
Le lendemain du lendemain
Aujourd’hui, c’était plus calme.
Pas le calme de la veille, celui qui suit une fin nette. Un calme plus diffus. Plus ordinaire. Le genre de calme qui ne pose plus de question, mais qui s’installe quand même.
Je n’ai pas eu cette impression de chute au réveil. Juste une journée normale. C’est peut-être ça qui m’inquiète le plus.
J’ai fait ce que je fais quand je n’ai rien de précis à faire : j’ai remis de l’ordre. Pas par efficacité. Par réflexe. Ranger donne l’illusion que quelque chose avance. J’ai déplacé des objets sans réelle nécessité. Certains avaient servi au spectacle. D’autres non. Je ne fais plus vraiment la différence.
Il y a une chose étrange avec les spectacles : ils occupent énormément de place avant, et presque aucune après. Tout tient dans la mémoire. Et la mémoire, elle, n’encombre rien. Elle laisse les pièces intactes. Trop intactes.
Je me suis surpris à répéter une phrase à voix basse. Pas une réplique précise. Une intonation. Un rythme. Comme si le corps refusait d’abandonner complètement une façon de parler qui lui avait été utile pendant des semaines. J’ai arrêté. Je me suis senti un peu ridicule. J’ai aussi pensé que je faisais ça depuis longtemps, sans m’en rendre compte.
On dit souvent que le théâtre, c’est du jeu. On oublie de dire à quel point ça laisse des traces. Pas seulement dans la tête. Dans la posture. Dans la voix. Dans la manière d’attendre.
Aujourd’hui, je n’attendais rien de précis. Et pourtant, quelque chose en moi restait suspendu. Comme si la journée n’était pas encore vraiment commencée. Ou comme si elle avait déjà pris fin.
Je me suis demandé à quel moment exact on cesse d’être en répétition. Pas officiellement. Intérieurement. À partir de quand on accepte que plus rien ne se prépare.
Il y a des gens pour qui la fin d’un spectacle est un soulagement. Une libération. Pour moi, ça n’a jamais été aussi clair. Il y a toujours ce moment où je me demande si ce qui vient de se terminer n’était pas la dernière chose cohérente que je savais faire.
Je n’ai pas ouvert le texte aujourd’hui. Je savais que je pouvais le faire. Je savais aussi que ça ne servirait à rien. Le texte n’a pas besoin de moi pour exister. C’est moi qui ai besoin de lui pour me situer.
En fin de journée, je me suis assis sans raison. J’ai regardé passer le temps. Rien ne s’est produit. Et c’est peut-être là que j’ai compris quelque chose : le lendemain du lendemain est plus dangereux que le premier. Il n’a pas de vertige. Il ne dramatise rien. Il banalise.
Ce soir, je ne me demande plus si le spectacle est fini.
Je me demande simplement à quoi je suis en train de revenir.
Je n’ai pas encore de réponse.
Mais je note que la question a changé.
12 octobre
Plusieurs jours plus tard
Plusieurs jours ont passé.
Assez pour que les contours se brouillent. Assez pour que certaines choses s’effacent. Je commence à oublier. Les détails surtout. Les gestes précis. L’ordre des scènes. C’est toujours comme ça. La mémoire fait son tri sans demander la permission.
Et pourtant, le vide est toujours là.
Pas plus spectaculaire. Juste plus installé. Comme s’il avait trouvé sa place.
Aujourd’hui, à l’épicerie, une caissière m’a dit :
« Faites attention à vous, monsieur. »
Rien de particulier. Une phrase banale. Une politesse ordinaire. Mais mon corps a réagi. Avant même que je comprenne pourquoi, quelque chose s’est redressé. La respiration a changé. Une tension familière. Presque agréable. Comme si on m’avait appelé par mon nom sans le dire.
C’était une réplique dans la pièce.
Une phrase qu’un personnage me lançait. Toujours au même endroit. Toujours avec la même intention. Une phrase que j’attendais sans m’en rendre compte, soir après soir.
Je me suis surpris à répondre intérieurement. Pas avec des mots. Avec une disposition. Une manière d’être là. Comme un réflexe.
J’ai trouvé ça curieux.
Et un peu inquiétant.
On parle souvent de mémoire musculaire pour les gestes. Pour les déplacements. Pour les enchaînements. On parle moins de la mémoire du langage. De ces phrases qui s’installent dans le corps comme des signaux. Comme si certains mots avaient le pouvoir d’activer une posture entière.
J’ai pensé à un chien.
Un chien qu’on a conditionné à réagir quand on lui montre une récompense. Ce n’est pas une image flatteuse. Mais elle s’est imposée. Le corps qui répond avant la pensée. Le plaisir léger d’être reconnu. D’être sollicité.
Je me suis demandé combien de phrases comme celle-là je transporte encore. Combien de déclencheurs sont enfouis, prêts à agir sans prévenir. Et surtout : à quoi ils servent, maintenant.
La caissière ne me parlait pas vraiment.
Elle faisait son travail.
Mais pendant une fraction de seconde, j’ai eu l’impression d’être à nouveau attendu.
Puis tout est retombé.
J’ai pris mon sac.
Je suis sorti.
Sur le trottoir, je me suis senti un peu vide. Plus qu’avant. Comme après une fausse alerte. Le corps avait répondu à quelque chose qui n’existait plus.
Je commence à comprendre que l’oubli ne remplit pas le vide. Il le rend seulement plus lisse. Moins précis. Plus difficile à nommer. On oublie les scènes, mais on garde les réflexes. On perd les textes, mais pas les attentes.
Ce soir, je repense à cette phrase.
Pas pour ce qu’elle voulait dire.
Pour ce qu’elle a provoqué.
Je me demande combien de temps un corps peut continuer à réagir à des signes qui ne mènent plus nulle part. Et ce qu’on fait, ensuite, de cette disponibilité qui n’a plus d’objet.
Je n’ai pas de réponse.
Mais je note que même quand la mémoire s’efface, quelque chose reste en alerte.
Et que le vide, lui, apprend vite.