Cinq questions que je me pose...
- Le Théâtre du Mauvais Garçon
- 16 juil.
- 6 min de lecture

Cinq questions que je me pose avant de faire une mise en scène
On parle souvent de mise en scène comme si c'était une science. Il y aurait des recettes. Des méthodes.
Des règles.
Des écoles.
J'y crois de moins en moins.
Après une trentaine d'années à monter des spectacles, je n'ai pas trouvé cinq réponses définitives.
J'ai trouvé cinq questions.
Des questions que j'essaie de me poser avant chaque projet. Pas toujours avec succès. Des fois, je les oublie. Des fois, je fais semblant de connaître la réponse. Puis les répétitions commencent et la pièce me rappelle assez vite que je ne suis pas aussi intelligent que je le pensais.
Cette série n'a donc rien d'un cours de mise en scène.
C'est simplement un partage de réflexions. Peut-être que vous êtes metteur en scène. Peut-être comédien. Peut-être spectateur. Au fond, ça n'a pas tellement d'importance.
Parce que ces questions parlent surtout de la façon dont on raconte une histoire.
Et ça, ça dépasse largement le théâtre.
1. Pourquoi cette pièce?
C'est drôle.
Quand on annonce une nouvelle production, la première question qu'on entend, c'est souvent :
« C'est quoi la pièce? »
Moi, avec les années, je me suis mis à trouver qu'il manquait un mot.
La vraie question, c'est plutôt :
Pourquoi cette pièce?
Pas pourquoi elle est bonne. Pas pourquoi elle est connue.
Pourquoi celle-là.
Pourquoi maintenant.
On monte parfois une pièce parce qu'on aime l'auteur. Parce qu'on a enfin les droits. Parce qu'il y a beaucoup de personnages. Parce qu'on connaît quelqu'un qui rêvait de la jouer.
Tout ça, c'est bien correct.
Mais ce n'est pas toujours une raison de la mettre en scène.
J'ai vu d'excellents spectacles qui ne semblaient répondre à aucune nécessité. Ils étaient impeccables. Bien joués. Bien éclairés. Tout était à sa place.
Sauf une chose.
La raison d'exister.
À l'inverse, j'ai vu des productions imparfaites, parfois un peu croche, avec un décor qui tenait par miracle et des éclairages qui faisaient ce qu'ils pouvaient.
Mais on sentait que les artistes avaient quelque chose à dire.
Et ça change tout.
Je pense qu'on ne choisit pas seulement une pièce.
On choisit une conversation avec le public.
Alors la question n'est peut-être pas : « Quelle pièce ai-je envie de monter? »
La question est peut-être plus simple.
Qu'est-ce que j'ai besoin de dire... au point d'emprunter les mots de quelqu'un d'autre pour le dire?
Si je n'arrive pas à répondre à cette question, je me méfie.
Parce qu'une mise en scène peut être brillante.
Mais sans nécessité, elle risque de n'être qu'un très bel exercice.
Et le théâtre, à mon avis, mérite un peu plus qu'un exercice.
2. Pour qui est-ce que je fais ce spectacle?
Celle-là, elle est un peu inconfortable.
Parce qu'on a tous la bonne réponse.
« Pour le public. »
C'est ce qu'on dit. Et des fois, c'est vrai.
Mais pas toujours.
On fait parfois un spectacle pour impressionner les autres metteurs en scène.
Pour entendre un critique écrire qu'on a une vision.
Pour montrer qu'on est capable.
Pour gagner un prix.
Pour être accepté dans un festival.
Pour faire plaisir à un diffuseur.
Il n'y a rien de honteux là-dedans. On est tous humains.
Mais je pense que ça vaut la peine de se poser la question.
Qui est assis dans la salle... dans ma tête?
Parce que le public imaginaire qu'on porte en nous finit par influencer toutes nos décisions.
J'ai déjà vu des spectacles où je sentais qu'on avait peur que le public comprenne trop facilement. Alors on compliquait tout. Comme si être clair était devenu un défaut.
À l'inverse, j'ai aussi vu des spectacles qui prenaient le public pour des imbéciles. Tout était expliqué. Tout était souligné. Il ne restait plus rien à découvrir.
Entre les deux, il y a peut-être un équilibre.
Personnellement, j'essaie de penser à une personne. Pas à un marché. Pas à une clientèle.
Pas à une cible démographique.
Une personne.
Quelqu'un qui a payé son billet. Qui a laissé son téléphone dans sa poche. Qui m'offre deux heures de sa vie.
Je lui dois du respect.
Pas en lui donnant ce qu'il veut.
En lui donnant le meilleur de ce que j'ai.
Parce qu'au bout du compte, une mise en scène n'existe pas pour être admirée.
Elle existe pour être partagée.
Et ça, on l'oublie parfois.
3. Est-ce que je fais confiance au texte?
Celle-là, je ne me la posais pas il y a trente ans.
À l'époque, j'avais des idées.
Beaucoup d'idées.
On allait ajouter de la musique. Des projections. Des effets. On allait déplacer l'action. Changer l'époque. Trouver un concept. Bref, on allait montrer qu'on avait travaillé.
Avec le temps, je me suis rendu compte d'une drôle de chose.
Des fois, tout ce que j'ajoutais ne rendait pas la pièce meilleure.
Ça cachait simplement que je n'avais pas encore compris le texte.
Attention, je ne suis pas en train de dire qu'il ne faut jamais adapter une œuvre. Au contraire. Chaque époque relit les classiques à sa manière. C'est même ce qui les garde vivants.
Mais avant de transformer une pièce, j'essaie de répondre à une question.
Est-ce que je suis en train de révéler le texte... ou de le combattre?
Ce n'est pas la même chose.
Il y a des mises en scène où l'on sent que le metteur en scène dialogue avec l'auteur.
Et il y en a d'autres où l'on a presque l'impression qu'il cherche à le faire taire.
Je me méfie aussi d'une autre tentation.
Vouloir être plus intelligent que la pièce.
Les grands auteurs ont souvent passé des années à construire une mécanique dramatique. Si je décide de démonter le moteur, j'espère au moins savoir pourquoi.
Parce que l'originalité, ce n'est pas changer pour changer.
C'est éclairer quelque chose que personne n'avait remarqué.
Aujourd'hui, quand je lis une pièce, j'essaie d'abord de me taire.
D'écouter.
De voir ce qu'elle me dit avant de décider ce que, moi, je vais lui faire dire.
Finalement, la première qualité d'un metteur en scène n'est peut-être pas d'avoir des idées.
C'est peut-être de savoir écouter.
4. Est-ce que je suis en train d'aider le spectacle... ou de me faire plaisir?
Celle-là, elle fait un peu mal à l'ego.
Parce qu'on aime tous avoir une bonne idée.
Le décor spectaculaire.
L'effet de lumière qui surprend.
La chanson parfaite.
Le costume auquel personne n'avait pensé.
Et il n'y a rien de mal à ça.
Le problème commence quand une idée est tellement bonne qu'on refuse de la laisser partir... même si elle nuit au spectacle.
Ça m'est arrivé.
Je m'étais accroché à une scène. Je la trouvais brillante. J'en étais presque fier.
Les répétitions avançaient, mais il y avait quelque chose qui ne fonctionnait pas.
Tout le monde tournait autour du problème.
Finalement, on a coupé la scène.
Et le spectacle est devenu meilleur.
Ça fait mal sur le coup.
Mais le théâtre est plein de petits deuils comme celui-là.
Je pense qu'un metteur en scène devrait tomber amoureux de son spectacle...
Jamais de ses idées.
Parce qu'une idée n'a aucune valeur en soi.
Elle vaut seulement si elle aide l'histoire à avancer.
Si elle éclaire un personnage.
Si elle rapproche le public de ce qui se passe sur scène.
Sinon, aussi brillante soit-elle, elle devient un numéro de démonstration.
On n'est plus en train de raconter une histoire.
On est en train de dire : « Regardez ce que j'ai trouvé! »
Et le public sent très bien la différence.
Aujourd'hui, j'essaie de me poser une question chaque fois que je défends une idée avec un peu trop d'énergie.
Si cette idée disparaissait demain matin, est-ce que le spectacle en souffrirait... ou est-ce que ce serait seulement mon orgueil?
La réponse n'est pas toujours agréable.
Mais elle est souvent utile.
5. Qu'est-ce que je veux que le public emporte avec lui?
Quand le rideau tombe, le spectacle est terminé.
Mais pas tout à fait.
Le vrai spectacle continue dans l'auto, au restaurant, dans le silence en rentrant à la maison.
C'est là qu'on découvre ce qui est vraiment resté.
Une image.
Une phrase.
Un personnage.
Une émotion.
Ou parfois... une question.
Je trouve ça drôle quand on parle d'une mise en scène en énumérant le décor, les costumes ou les effets.
C'est important, bien sûr.
Mais personne ne rentre chez lui en disant : « Les projecteurs rouges étaient vraiment à 45 degrés. »
Les gens repartent avec ce qu'ils ont ressenti.
Le reste, c'est la boîte qui transportait le cadeau.
Quand je prépare un spectacle, j'essaie de me poser une dernière question.
Dans une semaine, qu'est-ce que j'espère qu'il restera de ces deux heures?
Si la réponse est « le décor », j'ai probablement raté quelque chose.
Si la réponse est « mon concept », je me méfie aussi.
Mais si j'espère qu'un spectateur repensera à une scène en faisant son épicerie, qu'une réplique lui reviendra sans prévenir ou qu'il regardera quelqu'un différemment après le spectacle...
Là, je me dis qu'on s'approche peut-être de quelque chose.
Parce que le théâtre n'occupe pas seulement une soirée.
Il habite parfois quelqu'un pendant des années.
Et ça, il n'y a aucun décor capable de le fabriquer.
En guise de conclusion
Ces cinq questions n'ont pas de réponses.
Ce sont cinq questions que j'essaie encore de me poser avant chaque mise en scène.
Je n'y réponds pas toujours de la même façon. Heureusement.
Sinon, je referais probablement le même spectacle toute ma vie.
Le théâtre change.
Les textes changent.
Le public change.
Et nous aussi.
La seule chose qui mérite peut-être de rester, c'est cette habitude de douter un peu avant de dire : « Voilà, j'ai trouvé. »
Parce qu'au fond, une mise en scène n'est peut-être rien d'autre qu'une longue conversation.
Avec un auteur.
Avec des comédiens.
Avec un public.
Et, de temps en temps...
Avec soi-même.


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