5 questions que je me pose avant d'accepter un rôle...
- Le Théâtre du Mauvais Garçon
- 19 juil.
- 6 min de lecture

On me demande parfois comment je choisis mes rôles ...
La vérité?
Il n'y a pas de méthode.
Il y a trente ans, ma réponse aurait été bien différente. J'aurais probablement parlé de la qualité du texte, de l'importance du personnage, de l'auteur ou même du metteur en scène...
Aujourd'hui, je me rends compte que je me pose surtout des questions.
Pas parce que j'ai trouvé les réponses.
Parce que j'ai compris que les mauvaises réponses peuvent nous accompagner pendant plusieurs mois.
Accepter un rôle, ce n'est pas simplement apprendre un texte.
C'est accepter de partager un bout de sa vie avec un personnage, une équipe et une histoire.
Voici donc les cinq questions que je me pose presque toujours avant que je dise oui.
1. Pourquoi est-ce que j'accepte de jouer ce personnage?
Quand j'étais plus jeune, j'acceptais à peu près tout.
Pas parce que j'étais particulièrement généreux.
Parce que j'avais peur.
Peur que les propositions disparaissent.
C'est drôle comme cette peur-là circule dans notre métier. On ne la dit pas toujours à voix haute, mais elle est là. Tu entends des phrases du genre : « Il ne faut pas refuser un rôle. » « Les occasions sont rares. » « Si tu n'es pas disponible, quelqu'un d'autre le sera. »
Alors on dit oui.
Oui à tout.
Oui au personnage.
Oui au calendrier.
Oui aux répétitions qui finissent à dix heures alors qu'on travaille le lendemain matin.
Des fois, on dit même oui avant d'avoir lu la pièce...
Avec le recul, je me rends compte que je n'acceptais pas toujours un rôle.
J'acceptais la possibilité d'en avoir un autre après.
Ce n'est pas la même chose.
Puis les années passent.
On fait quelques bons spectacles. Quelques mauvais aussi. On joue des personnages qu'on oublie avant même le démontage. Et, à l'inverse, il y en a d'autres qui nous suivent pendant des années. Pas parce qu'ils étaient les plus importants. Parce qu'ils nous ont changé un peu.
C'est là que j'ai commencé à ralentir.
Pas à dire non plus souvent.
À réfléchir un peu plus longtemps avant de dire oui.
Aujourd'hui, la première question que je me pose n'est plus : « Est-ce que c'est un beau rôle? »
Je me méfie énormément de cette expression.
Un beau rôle pour qui?
Pour le public?
Pour les critiques?
Pour les autres comédiens?
Il y a des rôles qui font lever les salles. Des personnages qui ont les grandes tirades, les émotions fortes, les applaudissements garantis.
Et pourtant...
Ils ne me disent absolument rien.
À l'inverse, j'ai parfois été fasciné par un personnage qui ne prononce presque rien. Un personnage discret, qui passe presque inaperçu, mais dont je sentais qu'il y avait quelque chose à découvrir.
Parce qu'au fond, un personnage, ce n'est pas un trophée.
C'est un "buddy".
Pendant deux mois.
Trois mois.
Souvent davantage.
Il va m'accompagner jusque dans ma maison en revenant des répétitions. Je vais penser à lui sous la douche. En marchant les chiens. En faisant l'épicerie. Je vais essayer de comprendre pourquoi il agit comme ça. Pourquoi il se tait. Pourquoi il ment. Pourquoi il aime.
Alors la vraie question devient assez simple.
Est-ce que j'ai envie de passer les prochains mois avec lui?
Parce qu'il y a une différence entre jouer un personnage... et avoir envie de le rencontrer.
Je me méfie aussi des personnages qui ressemblent trop à ce que le public attend de moi.
C'est confortable.
Presque trop.
Je préfère parfois un personnage qui m'agace. Qui pense autrement. Qui m'oblige à défendre une idée qui n'est pas la mienne.
Ce sont souvent ceux-là qui me font grandir.
Aujourd'hui, quand on m'offre un rôle, je regarde évidemment le personnage.
Mais je regarde surtout la question qu'il me pose.
Qu'est-ce qu'il vient remuer chez moi?
Pourquoi lui... aujourd'hui?
2. Qu'est-ce que je peux apporter à ce personnage?
On parle souvent de ce qu'un rôle peut offrir à un comédien.
Je trouve qu'on pose la question à l'envers.
Parce qu'un personnage, sur papier, c'est de l'encre.
Quelques pages.
Des répliques.
Des indications.
Rien de plus.
C'est le comédien qui lui prête son souffle, son regard, sa démarche, ses silences.
Deux personnes peuvent jouer exactement le même personnage.
Les deux auront raison.
Parce qu'elles n'ont pas la même vie derrière elles.
Je ne peux pas jouer un père comme un homme qui a des enfants.
Je ne peux pas jouer un vieillard comme quelqu'un qui a quatre-vingts ans.
Mais je peux apporter autre chose.
Mes propres blessures.
Mes maladresses.
Mon humour.
Ma façon d'écouter les autres.
Je crois qu'on passe une bonne partie de notre carrière à essayer de devenir quelqu'un d'autre.
Puis un jour, on comprend que le personnage a surtout besoin qu'on lui prête ce que nous sommes déjà.
Le public ne vient pas voir une imitation parfaite.
Il vient voir une rencontre.
Entre un auteur.
Un personnage.
Et un être humain...
3. Avec qui vais-je partager la scène?
Il y a des spectacles dont j'ai presque oublié l'histoire.
Par contre, je me souviens encore parfaitement des personnes avec qui je les ai faits.
Les discussions après les répétitions.
Les fous rires qui arrivaient au pire moment.
Les bières qui duraient plus longtemps que prévu.
Et les soirs où personne n'avait envie de quitter le théâtre.
À l'inverse, j'ai participé à des productions beaucoup plus prestigieuses.
Le genre de spectacle qui paraît bien sur un curriculum vitae.
Étrangement...
Ce ne sont pas toujours les plus beaux souvenirs.
Le théâtre est un art collectif.
On peut avoir le plus beau rôle du monde.
Si l'ambiance est empoisonnée, ça finit toujours par monter sur scène.
À l'inverse, une équipe généreuse peut transformer un tout petit personnage en une aventure inoubliable.
On accepte un rôle.
En réalité...
On accepte surtout une équipe.
Et ça, je crois qu'on l'oublie parfois.
4. Est-ce que ce personnage va me faire grandir?
Pendant longtemps, je pensais que chaque rôle ajoutait une ligne à mon curriculum vitae.
Aujourd'hui, je préfère croire que les meilleurs rôles enlèvent plutôt quelques certitudes.
Ils nous obligent à comprendre quelqu'un qu'on aurait peut-être évité dans la vraie vie.
Ils nous forcent à regarder le monde autrement.
Ils nous montrent des émotions qu'on ne connaissait pas.
Ou qu'on préférait ignorer.
Je ne cherche plus tellement les personnages impressionnants.
Je cherche ceux qui me déplacent.
Ceux qui me dérangent un peu.
Parce que je suis convaincu d'une chose.
Si, après trois mois de répétitions, le personnage ne m'a rien appris...
Je ne suis pas certain de lui avoir appris grand-chose non plus.
5. Est-ce que j'aurai du plaisir?
Ça peut sembler une drôle de question.
On parle souvent de discipline.
De rigueur.
De professionnalisme...
Comme si le plaisir était un bonus.
Moi, je pense exactement le contraire.
Le plaisir, ce n'est pas la récompense.
C'est le moteur.
Les répétitions, c'est long.
Il y a des soirées où rien ne fonctionne.
Des scènes qu'on recommence quinze fois.
Des décors qui n'arrivent pas.
Des doutes.
Des remises en question.
Si je n'ai pas envie de revenir le lendemain...
Quelque chose ne va pas.
Attention.
Je ne parle pas du plaisir facile.
Je parle de cette petite impatience qu'on ressent avant d'entrer dans une salle de répétition.
Cette envie de retrouver les autres.
Cette curiosité de voir où la scène va nous mener aujourd'hui.
Parce qu'au fond...
Le théâtre occupe une toute petite partie de notre vie.
Alors tant qu'à lui consacrer autant de soirées, autant de fins de semaine et autant d'énergie...
J'espère encore avoir du plaisir.
Sinon, il faudra peut-être que je commence à me poser une sixième question.
Pour conclure...
Évidemment, il m'est arrivé de dire oui sans me poser une seule de ces questions.
Et je vais probablement de le refaire.
Parce que le théâtre n'est pas une science. Il y a des coups de tête, des coups de cœur et parfois de très mauvaises idées qui finissent par devenir de très belles aventures.
Ces cinq questions ne sont donc pas des règles que je m'impose...
Elles sont devenues parfois des détecteurs de "red flag".
Elles ne me disent pas quel rôle accepter.
Elles m'aident seulement à comprendre un peu mieux pourquoi dire oui ou non...
Et, avec les années, je me rends compte qu'un « oui » réfléchi est souvent beaucoup plus intéressant... qu'un « oui » automatique...



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