Les Sages Fous, "Jardins intérieurs"
- Le Théâtre du Mauvais Garçon
- il y a 5 jours
- 7 min de lecture

Pourvu qu’il reste quelque chose...
La semaine dernière, je suis allé voir Jardins intérieurs, des Sages Fous.
Dans les faits, c'était la deuxième fois en une semaine...
Et pour quelqu’un qui a probablement vu plus de trois cents spectacles de théâtre dans sa vie, retourner voir le même spectacle deux fois en quelques jours, ce n’est pas banal. Je pourrais presque compter sur les doigts d’une main les productions que j’ai eu envie de revoir.
Les Sages Fous ont toujours représenté quelque chose d’un peu mystérieux pour moi. Une compagnie de Trois-Rivières, oui, mais qui semble évoluer en marge du milieu théâtral plus "officiel" (les guillemets ici sont importants). Ils ont développé leur propre univers, leur propre langage et, maintenant, leur propre lieu : la Fabrique de théâtre insolite.
J’avais déjà vu quelques-unes de leurs propositions dans la rue. J’étais aussi allé une fois à la Fabrique. Mais je ne connaissais pas suffisamment leur travail pour savoir exactement ce qui m’attendait.
J’y allais avec curiosité.
Et avec une petite crainte aussi.
La crainte du bizarre.
Parce qu’on va se le dire : le théâtre insolite, le théâtre d’objets, les marionnettes, les propositions sans paroles, ça peut parfois donner l’impression qu’il faudrait avoir lu le mode d’emploi avant d’entrer. Qu’il faudrait posséder les bons codes, les bonnes références, le bon vocabulaire.
J'exagère, évidemment.
Mais la crainte était là.
Et si je suis parfaitement honnête, je ne sais même pas exactement pourquoi j’y allais. Pour enfin découvrir leur travail, certainement. Pour encourager une compagnie locale, sûrement. Peut-être aussi un peu parce que je fais partie du milieu et qu’il est parfois bon d’être vu dans les endroits où le milieu se rassemble.
Probablement un mélange de tout ça.
Mais dès qu’on entre à la Fabrique, quelque chose change.
On ne se retrouve pas dans une salle qui cherche à nous vendre une soirée culturelle bien emballée. Il n’y a pas cette impression corporative que l’on ressent parfois ailleurs. On arrive dans un lieu de création. Les artisans du spectacle nous accueillent eux-mêmes. Certains sont au bar, d’autres à la billetterie. On sent que le lieu est habité par les gens qui y travaillent.
C’est simple. Convivial. Humain.
Avant le spectacle principal, de très courtes performances sont offertes à une ou à quelques personnes à la fois. Je dois reconnaître que cette partie de l’expérience m’a moins rejoint. Je me suis retrouvé seul devant une comédienne dans une proposition autour des abeilles et, pendant quelques minutes, je me suis senti un peu pris en otage.
Le mot est fort, mais c’est celui qui me vient.
Quand j’assiste à un spectacle, j’aime que mon regard puisse se promener. J’aime pouvoir observer un éclairage, regarder un objet, perdre le fil pendant quelques secondes, penser à autre chose, revenir. J’aime que mon esprit puisse vagabonder.
Seul devant une interprète, je ne pouvais plus disparaître dans le public. Toute mon attention était sollicitée. Toute ma réaction devenait visible. Je n’étais plus libre de regarder : je devais participer à la relation.
Lors de ma deuxième visite, j’ai simplement choisi de ne pas refaire ces petites performances. Et ce choix a été respecté, sans insistance et sans malaise.
Ça aussi, c’est important.
Puis nous sommes entrés dans Jardins intérieurs.
On n’entre pas dans ce spectacle comme on entre dans une salle ordinaire. L’entrée se fait lentement. C’est presque une cérémonie. Les spectateurs prennent place tout autour de l’espace. Au centre, il y a un jardin, une structure, des matières, des stations que l’on peut déjà observer.
Les interprètes sont présents. Ils nous accueillent sans parler.
Une trame sonore nous enveloppe. On entend la nature. On regarde la végétation. On nous invite à placer nos téléphones dans de petits sacs que nous garderons fermés pendant toute la représentation.
Et tranquillement, sans qu’on nous l’explique, on quitte le monde extérieur.
Je n’ai pas résisté.
Ma conjointe Isabel non plus.
Nous avons été happés.
Il n’y a pas de paroles dans Jardins intérieurs. Je m’y attendais un peu, connaissant la nature de la proposition. Pourtant, lorsque j’ai compris qu’aucun mot ne viendrait, j’ai tout de même été surpris.
Peut-être parce que je travaille moi-même beaucoup avec les mots.
Probablement trop, parfois.
Les trois interprètes nous font avancer dans le récit avec des présences très différentes. Il y a la sobriété de l’une, le rayonnement et l’émotion d’une autre, puis une présence plus clownesque chez le comédien. Rien ne semble chercher à uniformiser ces trois façons d’être. Elles se répondent, se complètent et ouvrent différents chemins.
On comprend une histoire.
Mais je n’ai jamais eu l’impression que le spectacle exigeait que tout le monde comprenne exactement la même.
On nous guide suffisamment pour que nous ne soyons pas perdus, mais on nous laisse assez d’espace pour que notre imaginaire puisse travailler.
Et surtout, on nous laisse respirer.
C’est peut-être ce qui m’a le plus déstabilisé comme créateur.
Je fais souvent un théâtre assez dépouillé. Peu de décors. Peu de moyens. Peu d’artifices coûteux. Avec le temps, j’en suis même venu à revendiquer cette économie comme une esthétique.
Mais je me suis aperçu devant Jardins intérieurs que, même lorsque je vide la scène, je continue souvent à la remplir.
Je la remplis de mots.
Je la remplis d’effets.
Je la remplis d’images.
Je la remplis parce que j’ai peur que le public ne comprenne pas. Parce que j’ai peur qu’il se lasse. Parce que je veux conserver son attention. Parce que le silence me fait peur. Parce que les longues respirations me donnent parfois l’impression que quelque chose risque de m’échapper.
Je croyais faire un théâtre dépouillé parce que je mettais peu de choses sur scène. J’ai compris qu’on peut enlever le décor et continuer malgré tout à remplir chaque espace.
Les Sages Fous, eux, nous demandent de ralentir.
Et le plus étonnant, c’est que le temps ne devient jamais long.
Au contraire.
Le spectacle se termine et notre première réaction est : déjà?
Même la deuxième fois, alors que je connaissais le déroulement et que je savais ce qui allait arriver, la fin m’a surpris. Comme lorsqu’on passe un moment dans un jardin et qu’on réalise tout à coup que plusieurs heures se sont écoulées.
Je suis presque rendu à ne plus appeler cela un spectacle.
C’est un moment...
La distinction peut sembler pointue, mais elle est importante pour moi. Je ne garde pas seulement le souvenir d’une œuvre que j’ai regardée. Je garde le souvenir de quelque chose que j’ai vécu.
Après la première représentation, Isabel et moi sommes retournés à la maison. Nous avons terminé la soirée dans notre cour. Nous avons un grand jardin et, au centre, une structure métallique qui ressemble un peu à celle du spectacle.
Pendant quelques instants, j’ai eu l’impression que l’expérience continuait.
Mais il y avait aussi une petite déception. Le jardin que je venais de quitter n’existait déjà plus que dans mon souvenir. Je pouvais retrouver certaines sensations dans ma propre cour, mais je ne pouvais pas retourner exactement là où j’avais été.
C’est peut-être pour cela que je suis allé voir Jardins intérieurs une deuxième fois.
Je ne voulais pas seulement revoir le spectacle.
Je voulais retourner dans cet état.
J’avais tout de même une crainte : celle du déjà-vu. La crainte que le mystère ne fonctionne plus une fois que j’en connaissais les mécanismes.
C’est le contraire qui s’est produit.
Puisque je connaissais déjà le parcours, mon regard était encore plus libre. Je pouvais laisser mon esprit vagabonder. Regarder les interprètes, puis le décor, puis les spectateurs.
À un moment, de la pluie apparaît sur le plancher sous forme de projection. J’ai vu une fillette retirer sa sandale et avancer le pied pour toucher l’eau avec ses orteils.
Cette eau n’existait pas.
Mais pour elle, pendant quelques secondes, elle était réelle.
J’ai vu des mains se tendre pour recevoir une petite marionnette de libellule. J’ai vu des sourires. De minuscules réactions qui appartenaient au spectacle sans avoir été prévues par lui.
La deuxième fois, je n’ai donc pas seulement regardé ce que les artistes avaient créé. J’ai regardé ce que leur création faisait aux autres.
Il y avait des enfants. Il y avait des adultes. Et les adultes embarquaient autant que les enfants.
Un ami présent à cette deuxième représentation m’a dit en sortant :
« Pendant le spectacle, j’avais cinq ans. »
Je crois que cela résume assez bien l’expérience.
Les enfants n’ont pas besoin qu’on leur explique comment entrer dans cet univers. Ils y entrent. Ils tendent la main. Ils enlèvent leur sandale pour mettre le pied dans une eau qui n’existe pas.
Et tranquillement, les adultes se le permettent aussi.
Pas parce qu’on leur demande de redevenir des enfants.
Parce que, pendant un moment, personne ne leur demande de se comporter en adultes.
J’invite vraiment les gens à aller vivre Jardins intérieurs. Pas seulement les amateurs de théâtre. Pas seulement ceux qui connaissent la marionnette, le théâtre d’objets ou l’univers des Sages Fous.
Que vous fréquentiez le théâtre depuis toujours ou que vous n’y mettiez pratiquement jamais les pieds, cela ne change pas grand-chose. Il n’y a rien à connaître avant d’entrer. Aucun code à maîtriser. Rien à comprendre pour être à la hauteur du spectacle.
Il faut seulement accepter d’être là.
Je ne sais pas ce que je retiendrai exactement de Jardins intérieurs dans cinq ans. Une image, probablement. Une sensation, certainement. Peut-être simplement le souvenir d’avoir été calme pendant un moment.
Je sais que nous avons bien dormi ce soir-là, Isabel et moi.
Cela peut sembler bien peu comme compte-rendu théâtral.
Pour moi, c’est énorme.
J’ai vu des centaines de spectacles. Des spectacles magnifiques, intelligents, impressionnants. Pourtant, peu d’entre eux ont traversé la porte de la salle avec moi. Peu m’ont accompagné jusque dans ma cour. Encore moins m’ont donné envie de revenir quelques jours plus tard.
Et très peu ont remis en question ma propre manière de créer.
Je ne peux pas décider de ce qui restera de mes spectacles dans la tête des gens. Je ne peux pas choisir l’image, le mot ou l’émotion qu’ils emporteront. Je ne peux même pas être certain qu’ils emporteront quoi que ce soit.
Mais je crois que je sais un peu mieux ce que je veux chercher maintenant.
Faire davantage confiance au silence.
Laisser respirer les images.
Accepter que le spectateur regarde ailleurs.
Ne pas toujours courir derrière son attention comme si elle risquait de s’enfuir à la première seconde de calme.
Et surtout, ne pas seulement monter un spectacle.
Et simplement se dire...
Pourvu qu’il reste quelque chose...



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