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J'aurais voulu être un artiste...

il y a 2 jours
5 min de lecture

Est-ce qu’un comédien est un artiste?

La question peut sembler un peu niaiseuse.


Un comédien monte sur une scène. Il joue dans une pièce de théâtre. Alors oui, évidemment, c’est un artiste.


Mais est-ce si évident que ça?


Un comédien apprend un texte qui n’est généralement pas de lui. Il porte un costume qu’il n’a pas conçu. Il évolue dans un décor qu’il n’a pas imaginé. Un metteur en scène lui indique où aller, quoi faire, quelquefois même comment dire certaines choses.


Alors elle est où, exactement, sa création?


Je pensais que la question serait assez simple à explorer. Plus j’y réfléchis, plus elle devient compliquée.


Parce que oui, le comédien interprète. Il donne un rythme aux mots, une respiration, une présence. Deux comédiens qui jouent le même personnage ne donneront jamais exactement le même résultat.


Mais est-ce que ça suffit pour parler de création?


Je ne sais pas.


Et surtout, est-ce que le simple fait d’être comédien suffit pour se définir comme artiste?

Là, j’en suis encore moins certain.


J’ai déjà fait de la figuration au cinéma et à la télévision. Beaucoup moins avec les années, entre autres parce que j’avais de plus en plus de difficulté avec ce milieu-là.

On pouvait attendre deux heures, trois heures, parfois beaucoup plus. Une fois, j’ai attendu quelque chose comme douze heures, costumé, pour finalement apparaître quelques secondes dans une série.


J’appelais ça de la « chair à caméra ».


On avait besoin de quelqu’un dans l’image. J’étais ce quelqu’un.

Je participais à la fabrication d’une œuvre, certainement. Mais est-ce que j’étais en train de poser un geste artistique?


Personnellement, je ne le crois pas.


Ce qui me troublait davantage, c’était de rencontrer des gens qui faisaient de la figuration depuis des années et qui parlaient spontanément de leur travail artistique.


Ça me dérangeait.


Avec le recul, je ne suis même plus certain d’avoir raison d’être dérangé. Parce que pour affirmer qu’ils n’étaient pas artistes, encore faudrait-il que je sois capable d’expliquer clairement ce qu’est un artiste.


Et je n’y arrive pas.


J’ai déjà été engagé pour jouer le père Noël au centre-ville de Trois-Rivières. Je déambulais dans les rues et je mettais des 25 sous dans les parcomètres en laissant un petit billet disant que c’était un cadeau de l’organisme du centre-ville.


J’avais un costume.

J’avais un personnage.

J’étais devant un public.

J’utilisais probablement certaines choses apprises pendant mes années de théâtre.


Est-ce que je faisais de l’art?

Non.

Enfin… je ne pense pas.


Et voilà que ça recommence.


On pourrait pousser la question ailleurs.

Un humoriste est-il un artiste?


Il monte sur scène. Il travaille son rythme, son personnage, son rapport avec le public. Il possède une technique. Mais est-ce que faire rire devant un micro est automatiquement un geste artistique?


Un conteur?


Je suis moi-même conteur. Je peux raconter une histoire devant un public et être présenté comme un artiste. Mais je peux raconter la même histoire à quelques connaissances autour d’une table.


À quel moment suis-je devenu artiste?

Quand les gens ont acheté un billet?

Quand on m’a installé un micro?

Quand quelqu’un a écrit mon nom sur une affiche?


Je ne sais pas.


Prenons quelque chose d’encore plus difficile à classer : les lutteurs professionnels.

Un lutteur de la WWE est-il un sportif qui fait de l’art? Un artiste qui fait du sport? Un interprète? Un athlète? Un comédien particulièrement musclé qui se lance régulièrement en bas d’un ring? Il est quelque part entre plusieurs cases.


Et parce qu’il est entre les cases, certaines personnes ne le considéreront véritablement ni comme un sportif ni comme un artiste.


Peut-être que le problème commence justement là.

On aime les cases.

Comédien : artiste.

Peintre : artiste.

Joueur de hockey : sportif.

Auteur publié : écrivain.


Mais les choses deviennent rapidement moins simples.


Il y a quelques années, je discutais avec une collègue d’un symposium de peinture. On parlait de ces peintres qui présentent beaucoup de paysages, de réalisme, des cabanes à sucre, ce genre de choses.


Je faisais un parallèle avec notre propre pratique du théâtre amateur.

Elle avait réagi assez fortement. Pour elle, ce que nous faisions au théâtre était beaucoup plus élevé, beaucoup plus important.


Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi.

La personne qui peint ses paysages et ses cabanes à sucre possède elle aussi une pratique. Elle travaille. Elle développe quelque chose. Pourquoi le fait de monter sur une scène nous donnerait-il automatiquement un statut supérieur?


Même chose avec l’écriture.

On donnera facilement une place dans certains événements à « l’auteur » qui a publié un livre chez un éditeur reconnu. Mais celui qui possède cinquante manuscrits dans ses tiroirs?

Est-il moins auteur?


Encore une fois : je ne sais pas.


Je travaille depuis plusieurs années avec des étudiants en théâtre. Certains arrivent avec énormément d’aisance. D’autres avec des difficultés importantes. Et au bout du processus, ils montent sur scène.

Très souvent, le résultat est étonnant.

Les parents arrivent après le spectacle :

« Ah! Ça, c’est l’artiste de la famille! »


Peut-être.


Mais peut-être aussi que cette personne vient simplement de vivre une formidable expérience artistique.


Et ce n’est pas rien.


Pourquoi faut-il immédiatement transformer l’expérience en identité?

La même question existe au cinéma avec les enfants. On peut voir de très jeunes interprètes donner des performances extraordinaires. Mais quelle partie de ce que nous regardons vient de leur création?


Le réalisateur a choisi l’enfant. Il l’a dirigé. On a cadré son regard. On a choisi parmi plusieurs prises. On a monté les images. On a ajouté du son, de la musique.

Peut-être que l’enfant a construit consciemment une interprétation remarquable.

Peut-être aussi qu’on a simplement réussi à capter quelque chose qui était déjà naturellement présent chez lui.


Comment le savoir en regardant le résultat?


Et pourtant, nous dirons : quel artiste!


C’est peut-être cet automatisme qui me dérange.

Pas le mot lui-même.

Tout ce qu’on met autour.


J’ai d’ailleurs de plus en plus de difficulté à me présenter moi-même comme un artiste.

Je suis comédien. Je suis conteur. Je fais de la mise en scène. J’écris. Je crée des spectacles. J’expérimente beaucoup. Je me considère parfois davantage comme un gars de laboratoire qui essaie des affaires en espérant qu’un jour quelque chose d’intéressant se retrouve sur une scène.


Mais artiste?


Le mot vient avec beaucoup de bagages.

J’ai toujours l’impression qu’il faut ajouter les lunettes fumées, le foulard et le béret.

Il y a aussi cette image de l’artiste rêveur, un peu irresponsable, qui parle fort, gesticule beaucoup, vit pour son art et serait prêt à hypothéquer sa maison demain matin parce qu’il croit profondément à son prochain spectacle.


Ce n’est vraiment pas moi.

Je préfère souvent dire que je suis un travailleur dans le domaine des arts.

C’est moins spectaculaire.


Mais ça ressemble davantage à ce que je fais.


Je travaille.

Parfois je crée.

Parfois j’interprète.

Parfois j’expérimente.

Et parfois, je fais simplement ce qu’on m’a engagé pour faire.

Ça m’est arrivé comme comédien. Ça m’est arrivé comme figurant. Ça m’est arrivé comme père Noël avec une poche pleine de 25 sous.


Est-ce que tout ce qu’un artiste fait devient de l’art simplement parce que celui qui le fait porte l’étiquette d’artiste?


Je ne le crois pas.


Mais je serais bien embêté de vous dire exactement à quel moment le travail devient de l’art.


Au départ, je voulais répondre à une question :

Est-ce qu’un comédien est un artiste?


Après toute cette réflexion, ma réponse est particulièrement insatisfaisante.


Je ne sais pas.

Je sais qu’un comédien peut créer.

Je sais qu’il peut aussi simplement exécuter.

Je sais qu’une personne qui ne se considère pas comme artiste peut poser un geste que je trouverai profondément artistique.

Et je sais qu’on peut porter fièrement le titre d’artiste sans que tout ce qu’on fait soit nécessairement de l’art.

Peut-être qu’au fond, je m’intéresse de moins en moins à savoir qui mérite le titre.

Je préfère regarder ce que les gens font.

Parce qu’une fois les lunettes fumées, le foulard et le béret enlevés, il reste toujours la

même chose.


Le travail.


Et, quelquefois, quelque chose se passe.

Est-ce que c’est là que commence l’art?


Je ne sais pas.


Mais cette réponse-là, finalement, me convient assez bien.

 
 
 

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