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Le théâtre, le Web et mon marché aux puces...

il y a 17 heures
6 min de lecture



Quelqu'un m'a fait remarquer récemment que certains de mes billets étaient trop longs.


J'ai regardé.

Sept ou huit minutes de lecture.

Est-ce que c'est long?

Je ne sais pas.

Pour certains, probablement.

Et la remarque m'a fait réfléchir.


Pas vraiment à la longueur de mes textes. Je n'ai pas immédiatement ouvert mes derniers billets avec l'intention de les couper de moitié. Je ne me suis pas dit non plus qu'il fallait maintenant tout transformer en capsules de trente secondes.


Ça m'a plutôt ramené à une question qui existe depuis la fondation du Théâtre du Mauvais Garçon.


Qu'est-ce que j'essaie exactement de faire avec le théâtre sur le Web?


Parce que les deux ne vont pas nécessairement ensemble naturellement.


Quand le théâtre est arrivé sur mon écran


Une partie de la réponse remonte à la pandémie.

Pendant cette période, j'ai eu accès à beaucoup plus de théâtre sur le Web que dans les années précédentes.


Deux fois plus?

Trois fois?

Cinq fois?

Je n'en sais rien.

Beaucoup plus.


Évidemment, une bonne partie de ce que je voyais venait de grandes compagnies avec des moyens que je n'aurais jamais eus.


Mais quelque chose venait de s'ouvrir.

Si le Web pouvait multiplier à ce point mon propre accès au théâtre, je me disais qu'il devait être possible, à une toute petite échelle, d'utiliser le même outil.


Puis la pandémie s'est terminée.


Et une partie du théâtre présent sur le Web a disparu avec elle.

J'ai trouvé ça dommage. Parce que pour moi, le Web n'était pas seulement une solution temporaire en attendant le retour dans les salles.


C'était devenu une porte.


J'ai essayé de devenir un peu influenceur


Dans les premières années du Théâtre du Mauvais Garçon, j'ai pourtant probablement poussé l'expérience dans une direction qui ne me convenait pas.


Je regardais beaucoup ce qui se faisait sur le Web.

Les influenceurs.

Les publications fréquentes.

Les petits clips.

Les extraits.

Il fallait publier.

Encore.

Et encore.

Idéalement tous les jours.

J'ai essayé.

Et je me suis fatigué.

Assez pour qu'après environ trois ans, le Théâtre du Mauvais Garçon entre pratiquement en dormance.

Pendant près d'un an, je me suis éloigné de tout ça.

Puis je suis revenu.


Mais pas de la même manière.


Aujourd'hui, j'utilise encore le Web. Peut-être même davantage qu'avant.

Seulement, j'essaie beaucoup moins de courir après lui.


Une vieille histoire de deux spectateurs


Ce changement ne concerne d'ailleurs pas seulement Internet.

Il y a longtemps, j'avais un studio-théâtre.

Lors d'une des dernières productions, nous avons donné une représentation devant deux spectateurs.


Deux.


J'étais en colère.


Je me souviens même avoir pensé quelque chose qui me fait sourire aujourd'hui :


Deux spectateurs, ce n'est pas assez pour mon talent.


J'ai fermé.


Et environ un an plus tard, je le regrettais déjà.


Parce que deux spectateurs, finalement, c'était deux spectateurs de plus que pas du tout.


Je ne pense pas que j'aurais compris ça de la même manière à 25 ans.


À 58 ans, mon rapport aux nombres a changé.

Ça ne veut pas dire qu'ils ne m'intéressent plus.


Je regarde combien de personnes lisent mes billets. Certains textes personnels sont lus par dix, quinze ou vingt personnes. D'autres sujets rejoignent beaucoup plus de monde. Certains lecteurs viennent d'ici, d'autres d'Europe.

Tout ça m'intéresse.


Mais le chiffre ne décide plus à lui seul si ce que j'ai fait valait la peine d'être fait.


Mon marché aux puces


J'ai souvent utilisé une image pour expliquer ce que j'aimerais que soit le Théâtre du Mauvais Garçon.


Un marché aux puces...

Ou une vente de garage...


J'aime cette image parce qu'il y a quelque chose de peu prétentieux là-dedans.


On arrive.

On regarde.

On fouille.

Il y a plein de petites choses qui n'ont pas nécessairement de rapport entre elles.

On en prend une.

On en repose une autre.

Quelque chose attire notre attention et on s'approche.

C'est un peu ce que j'aimerais faire sur le Web.

Vous pouvez tomber sur une réflexion sur le théâtre.

Un extrait de conte.

Une lecture.

Un sujet de true crime.

Une critique.

Une capsule très courte.

Un long billet.

Demain, peut-être, une discussion entre trois ou quatre comédiens qui parlent pendant une heure et partent dans toutes les directions.


Tout le monde ne s'intéressera pas à tout.

Et c'est précisément l'idée.


Multiplier les portes


Pendant mes années de formation, on nous parlait d'une pointe de tarte.

L'image était simple : une petite partie seulement de la population s'intéresse au théâtre et tout le milieu se bat pour obtenir sa portion de cette même pointe.

Je ne sais pas quelle serait aujourd'hui la taille réelle de cette pointe.

Et finalement, ce n'est peut-être pas très important.

Ce qui m'intéresse davantage, c'est de savoir s'il existe des moyens de faire goûter la tarte à quelqu'un qui n'en commande jamais.


Et pour ça, je ne crois pas qu'il existe une seule porte.

Quelqu'un découvrira peut-être le théâtre avec une vidéo de trente secondes.

Un autre avec une histoire.

Un autre avec un billet de huit minutes.

Un autre en entendant des comédiens discuter de leur métier, de leur vie, de leurs bons coups et de leurs échecs.


C'est d'ailleurs quelque chose que j'aime dans Sous écoute de Mike Ward.

Il m'est arrivé d'y découvrir des humoristes que je connaissais peu. Leur numéro ne m'aurait peut-être pas attiré spontanément. Mais je les ai entendus parler dans un autre contexte.

Je les ai trouvés intéressants.

Sympathiques.

Et j'ai ensuite eu envie d'aller les voir sur scène.

La porte d'entrée n'avait pas été le spectacle.

Elle avait mené au spectacle.

Ça m'intéresse beaucoup.


Le risque d'entrer


Parce qu'aller au théâtre demande quand même quelque chose.

Je pense souvent au coût d'une sortie en heures de travail.

Pour quelqu'un qui gagne 20 dollars de l'heure, un billet peut représenter plusieurs heures.

Ajoutons le transport.

Peut-être une gardienne.

Peut-être un restaurant.

Tout à coup, essayer une pièce qu'on ne connaît pas représente un véritable investissement.

Et il n'y a pas que le risque financier.


Il y a celui d'entrer dans une salle et d'avoir l'impression que ce qu'on nous présente n'est pas pour nous.


Ça m'est arrivé.


Je travaille dans ce milieu depuis plus de trente ans et je suis déjà sorti de certaines productions avec l'impression d'être complètement inculte.


Je n'avais rien compris.


Heureusement, j'avais déjà la piqûre du théâtre.

Je suis revenu.


Mais quelqu'un qui entre pour la première fois?

Je ne sais pas.


C'est aussi pour ça que le Web m'intéresse.

Le risque y est minuscule.


Essayez.

Regardez trente secondes.

Lisez trois paragraphes.

Écoutez une histoire.

Ça ne vous intéresse pas?

Passez à autre chose.

Peut-être qu'un autre objet sur la table attirera votre attention.


Et mes huit minutes?


Alors je reviens à mon billet trop long.

Sept ou huit minutes.

Est-ce que je pourrais le transformer en vidéo?

Bien sûr.

Est-ce que davantage de personnes le regarderaient?

Je ne sais pas.

Et surtout, est-ce la question?

Peut-être que ce billet doit simplement rester un billet de huit minutes.

Et qu'à côté, je dois proposer quelque chose de trente secondes.

Puis quelque chose de cinq minutes.

Puis une discussion d'une heure.

Je ne veux pas choisir entre les dix personnes qui prennent le temps de lire une réflexion et les dix mille personnes qui pourraient éventuellement regarder une courte capsule.

Je voudrais les deux.

Pas parce que j'espère que les dix mille deviendront dix mille spectateurs.

Mais parce que ce sont deux portes différentes.

Et je ne sais jamais laquelle quelqu'un choisira pour entrer.


Les soirées du Zénob


Il y a quelque chose d'autre que j'aimerais retrouver un jour sur le Web.

Quand j'avais 20, 25 ou 30 ans, après certaines répétitions, on se retrouvait au Zénob, à Trois-Rivières.


On parlait de théâtre.


Enfin...

On parlait de théâtre, de nos vies, de nos idées, de tout et de rien.

On réinventait probablement le théâtre plusieurs fois dans la même soirée.

On disait certainement beaucoup de choses qui ne tenaient pas debout.

Mais on discutait.

On confrontait des idées.

On digressait.

On changeait d'avis.

J'ai depuis longtemps le projet de recréer quelque chose de cet esprit sur le Web.

Pas de reproduire ces soirées.

Je n'ai plus 25 ans.

La fougue n'est plus la même.

Heureusement, peut-être.

Mais réunir quelques comédiens et simplement parler.

Permettre au public d'être là.

De participer.

D'écouter.

De découvrir les gens autrement que dans un spectacle.

Ça aussi, pour moi, c'est faire du théâtre sur le Web.

Ou du moins, c'est construire une porte qui peut y mener.


Une photo, pas une direction


Alors, quand quelqu'un me dit qu'un texte est trop long, je l'écoute.

Le commentaire me donne une photo.

À un moment précis, quelqu'un a trouvé que huit minutes, c'était beaucoup.

C'est une information.

Je peux regarder cette photo.

Je peux en tenir compte.

Je n'ai simplement pas besoin de lui donner toute la place.

À une autre époque de ma vie, j'aurais probablement réagi beaucoup plus vivement.


Aujourd'hui, ce genre de remarque provoque surtout une réflexion.

Parfois même, elle confirme quelque chose.

Parce qu'après avoir essayé de courir derrière les codes du Web, après m'être épuisé à publier, après avoir déjà fermé un théâtre parce que deux spectateurs me semblaient insuffisants, je commence peut-être simplement à savoir ce que je veux faire.


Les résultats ne sont pas nécessairement impressionnants.

Ni en nombre de vues.

Ni en argent.

Mais je sais davantage où je m'en vais.


Je veux continuer à mettre des choses sur la table.

Des petites.

Des grandes.

Des rapides.

Des longues.

Des sérieuses.

Des niaiseries aussi, j'espère...


Et laisser les gens fouiller.

Certains passeront devant sans s'arrêter.

D'autres prendront quelque chose, regarderont quelques secondes et le reposeront.

Et quelques-uns auront peut-être envie de rester un peu.

Puis de revenir.


Pour mon petit marché aux puces théâtral, ce serait déjà beaucoup...

 
 
 

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