Pendant les élections, la culture est essentielle...

Il y a quelque chose d’assez fascinant avec les campagnes électorales.
Pendant quelques semaines, tout le monde aime la culture.
Tout à coup, elle devient essentielle.
Elle fait vivre nos régions. Elle construit notre identité. Elle contribue à notre économie. Elle rassemble. Elle fait rayonner le Québec. On parle des artistes. On visite des salles. On rencontre des organismes culturels. On fait des annonces. On prend des engagements.
Pendant quelques semaines, la culture semble être devenue une affaire importante.
Puis on vote.
Les pancartes disparaissent.
Et tranquillement, la culture retourne à sa place habituelle.
Il faut recommencer à expliquer pourquoi elle est importante. Pourquoi elle doit être accessible. Pourquoi les artistes doivent être payés. Pourquoi présenter quelque chose dans une école, une résidence, une bibliothèque ou un quartier n’est pas simplement une petite activité sympathique qu’on ajoute quand il reste quelques dollars dans le budget.
Évidemment, je caricature un peu.
Il y a des programmes qui continuent. Il y a du financement public. Il y a des municipalités et des institutions qui font du travail formidable. Tout ne disparaît pas mystérieusement le lendemain d’une élection.
Mais le discours, lui, change.
Et chaque fois que revient ce grand discours sur l’importance de la culture, je repense à une phrase entendue il y a plus de trente ans :
Le théâtre devrait être un service public, comme le gaz, l’eau et l’électricité.
Cette phrase-là ne m’a jamais quitté.
Pendant plus de trente ans, par contre, je l’ai attribuée à André Antoine.
Ce n’était pas Antoine.
C’était Jean Vilar.
J’avais déjà tendance à les confondre à l’université. La mémoire fait parfois de drôles de montages. Elle mélange les noms, déplace les dates, change les visages.
Mais l’idée, elle, était restée bien en place.
Quand j’ai entendu cette phrase pour la première fois, j’étais à l’université depuis peu. Et si elle est venue me chercher, ce n’était pas d’abord pour des raisons théâtrales.
Le théâtre, à ce moment-là, je connaissais à peine ça.
Ça faisait peut-être un an et demi, deux ans que je m’y intéressais. J’étais arrivé là presque par accident, sans grande culture théâtrale, sans avoir lu tout ce qu’il fallait avoir lu, sans connaître tous les noms qu’il fallait connaître.
Je venais surtout d’un milieu modeste où la culture n’était pas quelque chose d’acquis.
Ce n’était pas nécessairement qu’on n’aimait pas ça. C’est qu’on n’avait pas les moyens, pas l’habitude et, surtout, pas toujours l’impression d’en avoir le droit.
Le théâtre, c’était comme une fête organisée chez les voisins.
On entendait la musique. On voyait les lumières à travers les fenêtres. On apercevait les gens bien habillés qui entraient et qui semblaient tous se connaître.
Mais nous, on restait sur le trottoir.
On n’avait pas reçu l’invitation.
Il y avait le prix des billets. Il y avait les salles. Il y avait les habitudes. Il y avait les codes qu’on ne possédait pas. Puis il y avait aussi toute la prétention entourant ce milieu-là. Il ne faut pas être dans le déni : il y en a, de la prétention, dans le théâtre.
Alors, quand j’ai entendu Vilar dire que le théâtre devait être un service public, j’ai compris quelque chose de très simple :
Moi aussi, j’avais le droit d’entrer.
Et si moi j’avais le droit d’entrer, les gens de mon milieu l’avaient aussi.
Je venais de trouver un trésor. Je découvrais tranquillement tout ce que le théâtre pouvait apporter à une vie. Et cette phrase me disait que ce trésor ne devait pas être réservé à ceux qui possédaient déjà les bons vêtements, les bons mots, les bonnes références et le bon montant dans leur compte de banque.
Cette idée est donc entrée dans ma vie par la porte sociale avant d’entrer par la porte artistique. Je ne prétendrai pas que, dès ce jour-là, tout mon parcours est devenu parfaitement cohérent.
J’ai eu, moi aussi, mes périodes de prétention.
J’ai déjà pensé qu’il fallait se rabaisser pour être compris du public. J’ai déjà pensé que certaines personnes ne comprendraient pas. J’ai probablement déjà placé le problème du côté des spectateurs plutôt que de regarder ce que je leur proposais.
Quand je montais un spectacle, cependant, j’avais une spectatrice de référence : ma mère.
Une femme venant d’un milieu modeste. Une femme à la maison. Une femme sans grande expérience théâtrale.
Je me demandais : est-ce que ma mère comprendrait? Est-ce qu’elle apprécierait?
Pas pour tout simplifier. Pas pour enlever toute exigence. Mais pour vérifier si j’avais laissé une porte ouverte quelque part.
Aujourd’hui, je ne parle plus de me rabaisser. Je parle de donner les codes.
Si j’invite le public dans un monde que j’ai inventé, c’est peut-être à moi de lui expliquer un peu comment ce monde fonctionne. Je peux lui donner une clé. Je peux lui montrer la porte. Je peux faire un bout du chemin.
Après ça, le public fera le sien.
On peut proposer quelque chose d’exigeant, de riche, d’étrange et même d’absurde. Mais il faut décider si ce qu’on crée est un cadeau qu’on offre au public ou une vitrine dans laquelle on se place pour montrer à quel point on est bon, intelligent et extraordinaire.
Si je reste debout sur le piédestal que je me suis moi-même construit, je ne peux pas reprocher aux gens de ne pas réussir à m’atteindre.
Cette idée s’est confirmée graduellement avec le Théâtre du Mauvais Garçon, avec le Web, avec le théâtre de rue et avec les spectacles présentés dans des lieux où les gens ne venaient pas nécessairement pour voir du théâtre.
J’ai commencé à enlever des choses.
Des décors. De l’éclairage. Des salles traditionnelles. Parfois du temps de répétition parce que je n’avais tout simplement pas les moyens d’en avoir davantage.
Puis je me suis aperçu qu’en retirant tout ça, le billet pouvait devenir accessible.
Au départ, le Théâtre du Mauvais Garçon fonctionnait avec un principe d’abonnement. Il fallait être abonné pour voir les créations et soutenir la compagnie. Même si le prix était très bas, la gestion devenait compliquée et l’abonnement créait encore une barrière.
Alors j’ai décidé que tout serait accessible gratuitement.
Pour Chassé des galeries, le plus gros spectacle produit jusqu’à maintenant par la compagnie, j’ai choisi la contribution volontaire. Et c’est la première fois qu’un spectacle du Théâtre du Mauvais Garçon m’a permis de faire un peu d’argent.
C’est quand même drôle.
Mais la gratuité apporte un autre problème : dans notre société, ce qui est gratuit est souvent perçu comme quelque chose qui n’a pas de valeur.
Le spectacle est accessible, mais le travail derrière semble disparaître.
Les répétitions ne coûtent plus rien. Le matériel ne coûte plus rien. Les assurances ne coûtent plus rien. Le temps de l’artiste ne vaut plus rien.
Tout ça, évidemment, est faux.
Mais c’est l’impression que la gratuité peut donner.
C’est là que l’idée du théâtre comme service public devient plus compliquée.
Parce qu’un service public n’est pas nécessairement gratuit. On paie pour l’eau et l’électricité. La question est plutôt de savoir comment rendre le service disponible sans exclure une partie de la population.
Un billet de théâtre à 100 $, pour une personne payée 20 $ de l’heure, représente cinq heures de travail.
Cinq heures.
Ajoutez le transport, le stationnement, peut-être une gardienne. On arrive presque à une journée complète de travail pour assister à un spectacle qu’on n’est même pas certain d’aimer.
C’est beaucoup demander à quelqu’un qui se trouve encore sur le trottoir et qui regarde la fête par la fenêtre.
Il faut donc réduire le risque.
Présenter du théâtre dans les écoles, les résidences, les bibliothèques, les parcs et les quartiers. Offrir des billets accessibles. Créer des occasions de découvrir le théâtre sans devoir lui sacrifier une journée de salaire.
Si les gens n’en voient jamais, ils ne développeront pas l’envie d’en voir.
Après une première expérience, quelqu’un choisira peut-être de payer davantage pour une production plus importante. Il prendra ce risque parce qu’il saura désormais que le théâtre peut lui parler.
Je ne dis pas que tous les spectacles doivent être gratuits.
Je ne dis pas non plus que mes collègues qui demandent 30 $, 60 $ ou 100 $ sont de mauvaises personnes. Nous ne travaillons pas nécessairement dans le même créneau.
Certains ouvrent un restaurant renommé.
Moi, j’ouvre un snack-bar.
Certains tiennent une boutique spécialisée avec des produits recherchés.
Moi, j’ouvre un marché aux puces.
Et je ne me dévalue pas en disant ça. J’adore les snack-bars. J’adore les marchés aux puces. Pour moi, c’est souvent là que se trouve la vraie vie. La vie sans masque. La vie qui n’a pas besoin de connaître le nom du metteur en scène ni d’avoir lu le programme avant d’avoir le droit de ressentir quelque chose.
Il y a de la place pour tout le monde.
Mon spectacle à contribution volontaire ne vole pas nécessairement le spectateur de mon collègue. Il peut même lui en préparer un. La personne qui découvre le théâtre avec moi achètera peut-être, un jour, un billet pour aller voir son spectacle.
Il faut regarder l’ensemble.
La difficulté, évidemment, c’est de payer la facture.
Le réflexe le plus facile consiste toujours à la remettre au public. La salle coûte plus cher? On augmente le billet. Le matériel coûte plus cher? On augmente le billet. On rénove la salle, on change les tapis, les toilettes, les comptoirs et les escaliers? On finit, tôt ou tard, par trouver une manière d’augmenter le billet.
Mais si le théâtre est réellement un service public, la responsabilité doit être collective.
C’est peut-être là, finalement, que j’aimerais que les beaux discours des campagnes électorales nous conduisent. Pas simplement à nous répéter que la culture est importante.
À décider qui paie pour qu’elle demeure accessible.
L’État peut offrir du financement. Les municipalités peuvent fournir des lieux et des occasions. Les institutions, les écoles et les commerces peuvent participer. Les artistes peuvent accepter des barèmes raisonnables. Le public peut contribuer selon ses moyens.
Tout le monde fait une partie du chemin.
Parce que si l’accessibilité repose uniquement sur l’artiste qui accepte de gagner moins, le service devient peut-être public, mais le sacrifice, lui, demeure privé.
Pour la prochaine étape du Théâtre du Mauvais Garçon, je continuerai donc à choisir l’accessibilité.
Je chercherai du financement ailleurs. Du côté municipal. Du côté provincial. Du côté des institutions, des partenaires et des gens qui voudront soutenir cette démarche.
Je continuerai à vendre des manuscrits à quelques dollars. Quelqu’un paiera parfois 20 $ pour un manuscrit affiché à 5 $. Un don de 100 $ arrivera sans prévenir. Ce ne sont pas des sommes énormes, mais elles disent quelque chose.
Le prochain spectacle, Libéré sur paroles, sera présenté à contribution volontaire. Les coûts, eux, ont déjà commencé à se présenter. Il faudra donc trouver une façon de les couvrir sans replacer une barrière devant la porte.
Ça se bâtira lentement.
Une personne à la fois.
Si je pouvais retourner voir le jeune homme que j’étais à l’université, je lui dirais probablement :
« Prépare-toi. Attache ta tuque. Dans plus de trente ans, cette idée-là ne sera toujours pas acquise. »
Nous vivons dans un monde de produits et de consommation. Plusieurs personnes reprochent déjà aux artistes d’attendre des subventions et de vivre aux crochets de la société. Alors, non, l’idée du théâtre comme service public ne fera pas l’unanimité.
Je dirais aussi à ce jeune homme de ne pas trop attendre la reconnaissance du milieu ou des institutions.
Mais je lui dirais qu’il fera découvrir le théâtre à beaucoup de gens.
Pas toujours dans de grandes salles. Pas toujours devant des centaines de personnes.
Parfois devant huit.
Parmi ces huit personnes, il y en aura une qui viendra le voir après le spectacle et qui lui dira : « Ça m’a fait penser à quand j’étais jeune. »
Il comprendra alors que quelque chose s’est produit.
Une lumière s’est allumée quelque part.
Ce n’est peut-être pas encore un service public comme l’eau ou l’électricité.
Mais c’est déjà une personne de moins qui regarde la fête depuis le trottoir.
Et pour le moment, c’est par là que je vais commencer...
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Extraordinaire ton commentaire et je suis tellement avec toi
Beau sujet. Toujours aussi pertinent. Ce sont des choses auxquelles je réfléchis quotidiennement, la valeur perdue lorsqu'on offre gratuitement mais d'un autre côté, c'est s'offrir le luxe de l'indépendance. J'ai envie de donner, d'investir mon talent et mon argent pour offrir. Y'en a qui le font pour les bienfaits, d'autres pour les bénéfices. Les plus chanceux obtiennent les deux. Merci Stéphane.
Dan.
C'est souvent à l'école que les jeunes découvrent l'art. Pour en faire une passion ou un métier, peu importe. Ça apporte beaucoup dans la vie de bien des gens. Imaginez un monde où il n'y aurait plus d'art dans les écoles et les bibliothèques! La culture c'est plus qu'un programme électoral!
Isabel