6- NOVEMBRE...
- Le Théâtre du Mauvais Garçon
- 20 mars
- 2 min de lecture

C’est gris.
Pas un gris violent. Un gris continu. Celui qui n’annonce rien et qui n’en finit pas.
J’ai pris une marche aujourd’hui, sans but précis. Juste pour sortir. Juste pour bouger un peu ce qui était de s'encrasser. Au milieu du parcours, je suis tombé sur un panneau publicitaire. Une grande affiche. Bien éclairée. Trop nette pour la saison.
Une publicité pour une école privée de la ville.
On y vantait la vie scolaire, l’accessibilité, l’encadrement, la réussite. Tout ce qu’on attend d’une bonne institution. Le message était clair. Propre. Rassurant. Mais je n’ai pas vu le message. J’ai vu la mise en scène.
Au premier plan, une jeune étudiante. Blonde. Souriante. Mince. Exactement à l’endroit où l’œil devait se poser. Autour d’elle, un groupe d’« amis ». Un de chaque origine. Juste ce qu’il faut. Pas trop. Bien répartis. Et en arrière-plan, légèrement flou, un garçon devant son casier. Comme une obligation de compléter le tableau. Comme un détail humain ajouté à la composition finale.
Tout était à sa place.
Et c’est ça qui m’a déprimé.
Je ne sais pas si c’est novembre ou si c’est le vide d’après spectacle qui est toujours là, mais je n’arrivais plus à voir que l’image. Je voyais les choix. Les intentions. Le cadre. Je voyais les scèences photo, les corrections, les validations. Je voyais les rôles distribués.
Je me suis surpris à penser que même la réussite avait désormais besoin d’un casting.
À ce moment-là, une phrase m’est revenue. Une réplique de Shakespeare. Une phrase que j’ai dite, entendue, répétée trop souvent :
« Le monde entier est un théâtre, et tous les hommes et les femmes n’en sont que les acteurs. »
D’habitude, cette réplique-là m’amuse. Elle ouvre. Elle relativise. Aujourd’hui, elle m’a pesé.
Parce que devant ce panneau, je ne voyais plus un monde qui joue, mais un monde qui se met en scène en permanence. Un monde où même l’école doit raconter une histoire. Où même l’apprentissage devient une image à vendre. Où chaque existence semble devoir correspondre à un visuel approuvé.
Je me suis demandé ce qu’il restait quand on cesse d’y croire. Quand on ne voit plus que les ficelles. Quand le théâtre n’est plus un espace de jeu, mais une couche supplémentaire sur le réel.
Le vide d’après spectacle a ça de spécial, il enlève la distance. Quand on joue, la mise en scène est présente. Elle protège. Elle donne un cadre. Quand elle disparaît, on commence à la voir partout. Et ça devient fatigant.
Je suis resté là quelques secondes, immobile, à regarder cette image parfaitement composée.
J’avais froid. Je n’avais pas envie de continuer la marche. Ni de rentrer. Juste de rester entre les deux.
Peut-être que c'était que la grisaille.
Peut-être que c’était novembre.
Peut-être que c’était ce vide qui refuse encore de se remplir.
Je sais seulement qu’à cet instant précis, l’idée que tout le monde joue un rôle ne me rassurait pas du tout. Elle me donnait plutôt l’impression qu’il n’y avait plus beaucoup d’endroits où être simplement là, sans devoir correspondre à quelque chose était suffisant.
J’ai fini par repartir.Le panneau est resté derrière moi.
Et le gris m'a suivi...
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