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9- 8 Décembre - La répétition...



Aujourd’hui, j’ai traversé une scène sans y être. J’ai parlé fort. J’ai articulé. J’ai fait ce qu’il fallait pour que ça passe. Rien de plus. Aucun risque. Aucune recherche. Juste une mécanique bien huilée. Une façon de remplir l’espace sans y laisser quoi que ce soit.

À la fin, le metteur en scène m’a regardé et m’a dit :« Garde ça jusqu’au soir de la première et ça va être génial. »


Ça se voulait un compliment. Je l’ai entendu comme tel. Mais quelque chose s’est refermé.

Il reste encore quatre mois.


Quatre mois à refaire exactement ça. La même chose. La même intensité apparente. Le même volume. Comme un perroquet bien entraîné. Répéter sans explorer. Rejouer sans chercher. Sans se tromper surtout. Sans risquer d’abîmer ce qui fonctionne déjà.

Je sais que, pour certains, c’est rassurant. Trouver tôt. S’installer. Polir. Consolider. Moi, ça m’a donné l’impression d’être condamné à ne plus penser.


Après, les autres sont venus me féliciter. Un par un. Sincèrement, je crois. Ils disaient que c’était fort. Que ça marchait. Que j’étais « dedans ». Je souriais. Je remerciais. Je faisais ce qu’on fait dans ces moments-là.


Et en même temps, je me demandais :qui a tort ? Eux ou moi ?


Eux, qui voient quelque chose que je ne vois pas. Ou moi, qui ne vois plus ce qu’ils voient.

J’étais en colère. Contre moi, d’abord. D’avoir livré quelque chose de si pauvre sans m’en rendre compte. D’avoir accepté les félicitations. D’avoir parlé fort en pensant que ça suffisait.


Contre eux aussi. De confondre volume et présence. Effet et nécessité. Résultat et chemin.

Je me suis surpris à penser que, peut-être, je ne sais plus voir. Peut-être que je complique inutilement. Peut-être que le métier, finalement, c’est ça : trouver une forme efficace et s’y tenir. Sans poser trop de questions.


Mais une autre pensée revenait, plus insistante. Et si c’était eux qui ne voyaient rien ?

Pas rien au sens de vide. Rien au sens de ce qui pourrait encore advenir.

Je suis rentré chez moi avec cette confusion-là. Un mélange de colère, de doute, de lassitude. Rien de clair. Rien de tranché. Juste une fatigue particulière, celle qui vient quand on sent qu’on n’est plus tout à fait accordé au regard des autres.

Je me suis assis. J’ai repensé à la scène. À ce que j’avais fait. À ce que je n’avais pas fait surtout. J’ai essayé de retrouver un désir. Une question. Quelque chose à explorer. Ça ne venait pas.


Je me suis demandé combien de fois, dans une vie de comédien, on accepte d’être applaudi pour quelque chose qu’on n’a pas vraiment cherché. Et combien de fois on confond la reconnaissance avec le travail accompli.


Ce soir, je n’ai pas de réponse. Je sais seulement que tenir quatre mois sur une certitude qui n’est pas la mienne me semble long. Très long....


Peut-être que la colère passera. Peut-être que je finirai par voir ce qu’ils voient. Ou peut-être que je devrai apprendre à défendre un doute, même quand tout le monde applaudit.


Pour l’instant, je suis là.

Avec cette question qui refuse de se taire.






 
 
 

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