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8- NOVEMBRE Interminable...


La première répétition...


J’y suis allé un peu trop tôt. Par habitude, sans doute. Arriver avant les autres donne l’illusion d’un contrôle. La salle était froide. Pas seulement physiquement. Une froideur de début. De choses qui n’ont pas encore trouvé leur place.


Quand les autres sont arrivés, l’espace s’est rempli trop vite. Des voix. Des manteaux. Des sacs déposés n’importe où. Et tout de suite, la fausse camaraderie s’est mise en place. Les salutations prolongées. Les accolades. Les rires un peu trop forts. Cette joie obligatoire qu’on installe avant même de savoir ce qu’on va faire ensemble.


Je me suis levé pour faire la tournée. Encore. La bise. Le demi-câlin. Le contact bref mais répété. « Tellement content que tu sois là. » Je l’ai entendu plusieurs fois. J’ai répondu comme il faut. Le bon ton. Le bon sourire. Le corps connaît ça par cœur.

Mais il était en retard. Pas physiquement. Intérieurement. Comme si j’étais arrivé avant moi-même.


Quand on s’est assis pour parler du projet, je me suis senti à distance. Les mots passaient, mais ne s’accrochaient pas. On parlait d’horaires, d’objectifs, de plaisir surtout. Beaucoup de plaisir. C’est toujours un mot-clé. Comme une garantie. Si on le répète assez, peut-être qu’il finira par apparaître.


Je regardais les autres. Leur énergie. Leur empressement. Leur besoin d’être ensemble. Je ne juge pas. Je constate. J’ai déjà été là. Longtemps. Aujourd’hui, je n’y étais plus tout à fait.


Quand on s’est levé pour commencer à travailler, mon corps a mis quelques secondes à comprendre. Les déplacements étaient simples. Les intentions floues. Rien de grave. Mais je sentais un léger décalage. Comme si je jouais une partition que je connaissais trop bien pour y trouver encore du confort.


Il y a ce moment précis, en répétition, où tout le monde fait semblant que ça commence vraiment. On se lance. On improvise un peu. On rit de ce qui ne fonctionne pas. On se rassure collectivement. C’est un rituel. Et comme tous les rituels, il rassure surtout ceux qui y croient encore.


Moi, je regardais mes mains. Je les trouvais lentes. Un peu lourdes. Pas fatiguées. Juste réticentes.


La fausse camaraderie revenait entre chaque tentative. Une remarque gentille. Un contact sur l’épaule. Un clin d’œil complice. Comme si le lien devait être constamment réaffirmé, de peur qu’il se défasse.


Je me suis demandé quand j’avais commencé à trouver ça épuisant.


À la pause, on a parlé d’autre chose. De la semaine. Du travail. De la météo. Novembre s’est invité dans la conversation sans être nommé. J’écoutais. Je participais à moitié. J’avais l’impression de faire acte de présence plutôt que d’être réellement là.

Et pourtant, à un moment précis, très bref, quelque chose s’est passé. Une réplique dite sans conviction. Un silence un peu trop long. Un regard perdu. Rien d’exceptionnel. Mais pendant une seconde, j’ai senti une nécessité possible. Comme une fissure dans le protocole.


Ça n’a pas duré.


La répétition s’est terminée comme elle avait commencé. Avec des sourires. Des promesses. Des « on se revoit bientôt ». Le groupe s’est dispersé lentement. La salle a retrouvé son état initial, à peine modifié.


En sortant, je me suis senti étrangement vidé. Pas épuisé. Pas contrarié. Vide, comme après avoir trop parlé sans avoir vraiment dit quoi que ce soit.


Je ne sais pas encore si ce malaise est un signal ou simplement une résistance passagère. Je sais seulement que mon corps, lui, n’a pas menti. Il était là, oui. Mais il gardait une distance.


Une retenue...


Peut-être qu’il se protège. Peut-être qu’il attend encore une raison valable de s’engager.


Je suis rentré. J’ai posé mon manteau. Le silence m’a accueilli sans cérémonie.


Et pour être honnête, il m’a semblé plus juste que tout ce qui venait de se passer.






 
 
 

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