Créer, ça commence où?

Créer, pour moi, c’est respirer...
Je sais c'est cliché mais j'assume...
J’ai toujours quatre, cinq ou six projets en même temps.
Certains sont des commandes. D’autres répondent aux besoins d’une institution ou de mon travail. D’autres encore existent simplement parce que j’ai le goût de les faire.
Je pourrais essayer de mettre tout ça en ordre, de terminer un projet avant d’en commencer un autre, mais ce ne serait pas très honnête.
Chez moi, la création ne fonctionne pas en ligne droite.
Tout mijote ensemble.
Je regarde un film, j’écoute de la musique, je lis quelque chose qui n’a apparemment aucun rapport, je prends une marche, je rencontre quelqu’un.
Une image reste.
Une phrase s’accroche.
Une vieille idée remonte.
Un projet entrepris pour le plaisir nourrit soudainement une commande plus précise. Une expérience faite au musée revient dans un spectacle qui n’existe pas encore.
Ça bouge continuellement, souvent sans que j’aie besoin de décider consciemment de ce qui doit aller où...
La cuisine reste ouverte...
J’ai déjà utilisé l’image du compost pour parler de ce processus.
Les anciennes idées ne disparaissent pas nécessairement. Elles se transforment. Elles nourrissent les suivantes, parfois plusieurs années plus tard.
Mais je pourrais aussi parler d’une cuisine.
Avant que le travail commence vraiment, les projets mijotent. Puis, à un certain moment, je sens qu’une idée est rendue assez loin. Je commence à ajouter les épices, les ingrédients, à intervenir plus volontairement.
Ce passage peut être provoqué par une date de tombée. Les échéances ont une efficacité remarquable pour forcer une idée à sortir de la marmite.
Mais le déclencheur est souvent plus imprévu.
Il peut prendre la forme d’un titre ou d’une image.
Pour Histoires insolites, par exemple, le titre et le visuel sont arrivés avant que le spectacle soit défini avec précision : Monsieur Stéphane en arrière-plan, entouré d’objets. Cette image contenait déjà quelque chose. Tranquillement, le reste a trouvé sa place.
Pour Des histoires pour ce monde-là, le point de départ venait plutôt d’un conte créé en improvisation l’année précédente, à l’intérieur d’Histoires insolites. Un projet avait laissé derrière lui la matière du suivant.
Je ne possède pas de méthode très organisée pour décider qu’une idée est prête.
Je le sens.
C’est instinctif, au niveau des tripes.
Je vois l’idée et je me dis : elle est rendue là, on peut commencer.
Prête à être essayée...
Cela ne signifie pas que l’idée est prête à devenir une œuvre.
Cela signifie seulement qu’elle est prête à être éprouvée.
L’été dernier, j’ai travaillé sur un projet de spectacle autour des expressions. Après quelques semaines, j’ai dû reconnaître que le filon ne contenait pas assez de matière. J’avais peut-être quinze, vingt ou trente minutes, mais pas un spectacle complet.
Je n’ai pas eu besoin de déclarer que l’idée était mauvaise.
Elle n’était simplement pas rendue assez loin, ou pas dans le bon contexte. Elle est retournée à la cuisine. Elle pourra peut-être mijoter autrement et revenir dans un autre projet.
Créer implique donc de commencer sans garantie.
Je peux être certain qu’une piste mérite d’être suivie et découvrir ensuite qu’elle ne mène pas encore assez loin. Ce n’est pas nécessairement un échec. Le travail a permis de le savoir.
Les petites réactions...
Je crée rarement dans un isolement complet.
Le public est toujours quelque part dans ma tête. Les interprètes sont là aussi, même si je leur demande souvent de me faire confiance et d’essayer avant de savoir exactement où nous allons.
Isabel lit des manuscrits, écoute mes prémisses et réagit. Je surveille ces réactions.
Parfois, il suffit d’un sourire.
Parfois, l’absence de réaction me renvoie directement à la table de travail.
Je ne considère pas qu’une réaction décide à ma place. Je ne jette pas automatiquement une idée parce qu’elle n’a pas provoqué l’effet attendu.
Mais je prends le signal au sérieux.
Même racontée maladroitement, une idée devrait laisser passer quelque chose. Si rien ne se produit, je cherche un autre lien, un autre déclencheur, peut-être un chemin plus juste vers le public.
Je n’ai pas assez de prétention artistique pour conclure simplement que j’ai raison et que les autres ont tort.
Mon réflexe est de me remettre en question.
Peut-être que l’idée doit changer. Peut-être que je dois modifier ma façon de la regarder, ce qui changera nécessairement ma façon de la raconter.
Je peux abandonner assez rapidement une solution précise.
Dans La Mouette, Isabel et moi avons eu très tard l’idée qu’un comédien devait porter des jeans plutôt qu’un costume classique. Nous avons même essayé de le convaincre le soir de la première. Pour nous, cette transformation était encore possible. Pour lui, elle changeait trop de choses et créait trop d’insécurité.
Nous avons laissé tomber l’idée.
Je suis mobile sur ce genre de décision. Je le suis beaucoup moins lorsqu’il s’agit de la direction générale.
L’existence du Théâtre du Mauvais Garçon, la création théâtrale sur le Web, la possibilité d’essayer autrement : là-dessus, je peux être tête de cochon.
Je peux laisser tomber le costume, la scène ou la solution.
Je protège davantage la raison pour laquelle le projet existe.
Le public n’arrive pas à la fin...
Cette raison passe presque toujours par la rencontre avec le public.
Pour moi, le public n’est pas une validation qui arrive une fois la création terminée. Il fait partie du geste artistique lui-même. Je peux assister à une expérience formidable pour les interprètes et sentir malgré tout qu’il manque quelque chose. Si je me retrouve, comme spectateur, devant une fête à laquelle je ne suis pas invité, la rencontre ne se fait pas.
La création peut être profonde, exigeante ou inconfortable. Elle peut susciter une résistance qui ne se résoudra que plus tard. Mais il faut donner au public des codes qui lui permettent de voyager avec nous.
Ces codes ne sont pas nécessairement des explications.
Le mot du metteur en scène me paraît souvent assez inutile si presque personne ne le lit. Une trame sonore installée dès l’entrée peut déjà ouvrir une porte. Un éclairage présent pendant que le public s’assoit peut préparer son regard. Une narration, une durée plus accessible ou des coupures dans un texte peuvent rendre le trajet possible.
Le public n’a pas besoin d’être emmailloté dans une couverture confortable.
Il a besoin de savoir qu’une place lui a été faite.
Chercher à lui plaire à tout prix serait, pour moi, une autre façon de ne pas le rencontrer.
Lorsque tout est organisé uniquement pour me plaire, je deviens passif. Rien ne me demande de bouger, de résister ou de penser.
La rencontre suppose qu’il se passe quelque chose des deux côtés.
La partie qui m’intéresse moins...
Mon plaisir se trouve dans la création.
Une idée me traverse : faire de faux épisodes de true crime à partir de classiques du théâtre. Je me lance. J’écris, je joue, j’enregistre, je construis.
Lorsque j’écoute le résultat et que je me dis que ça fonctionne, quelque chose est accompli pour moi, peu importe le nombre de vues.
La partie qui suit me nourrit moins.
Il faut se connecter à une plateforme, téléverser les épisodes, les mettre en ligne, vérifier les retours, analyser les résultats, vendre ce qui doit être vendu.
Dans un monde idéal, je donnerais tout cela à quelqu’un d’autre.
Je continuerais simplement à créer.
Mais ce n’est pas la vraie vie.
Une compagnie doit diffuser, rejoindre, expliquer, vendre parfois. Après trente ans à penser en fonction des produits finis, j’ai encore de la difficulté à montrer tous les morceaux du processus, même si le projet initial du Théâtre du Mauvais Garçon portait justement cette envie : montrer les créations, pas seulement les œuvres une fois terminées.
Respirer...
Je me définis beaucoup plus comme un créateur que comme un artiste. Peut-être même plus comme un laborantin. Je ne suis pas toujours à l’aise avec ce qui accompagne le mot artiste, avec le personnage ou le cliché que le public peut imaginer.
Je sais seulement que j’aime créer.
Je crée tous les jours.
Je ne suis peut-être même pas un interprète qui aime simplement être devant les gens. Ce qui m’intéresse, c’est d’être devant quelques personnes et d’avoir l’impression que nous créons quelque chose ensemble, à chaque représentation.
C’est peut-être particulier.
Peut-être même un peu ésotérique.
Mais c’est probablement ce qui me définit le mieux.
Créer, pour moi, c’est tout.
C’est respirer.
J’approche de la soixantaine et je ne vois pas cette nécessité disparaître.
Je vais créer jusqu’à ma mort, tant que mon cerveau me le permettra, tant que mon corps me le permettra, tant que quelques personnes accepteront encore de faire un bout de chemin avec moi...

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