Est-ce que je pourrais encore jouer dans le spectacle d’un autre?

Pendant longtemps, j’ai joué les mots des autres...
J’ai travaillé sous la direction de plusieurs metteurs en scène. J’ai partagé la scène avec toutes sortes de comédiens. J’ai accepté des horaires, des méthodes de travail, des textes, des distributions et des décisions qui ne m’appartenaient pas.
C’était normal.
Ça faisait partie du métier.
Puis, progressivement, j’ai commencé à écrire mes propres textes, à concevoir mes spectacles, à les mettre en scène et à les interpréter. J’ai pris l’habitude de décider. Pas nécessairement de tout contrôler pour le plaisir de contrôler, mais de pouvoir suivre une idée jusqu’au bout sans devoir constamment la négocier.
Aujourd’hui, je me demande si je pourrais encore revenir en arrière.
Est-ce que je pourrais jouer les mots d’un autre?
Être dirigé par quelqu’un d’autre?
Travailler avec d’autres comédiens?
La réponse la plus honnête, c’est que je ne le sais pas...
Ne plus avoir à tout porter
Il y aurait pourtant quelque chose d’attirant dans le fait d’entrer dans le spectacle de quelqu’un d’autre.
Je n’aurais pas à tout décider.
Je n’aurais pas à porter le texte, la mise en scène, la conception, la production et l’interprétation en même temps. Je pourrais arriver dans une salle de répétition et me concentrer sur une seule chose : jouer.
Ça pourrait être reposant.
Mais cette liberté de ne plus avoir à tout décider vient avec une autre réalité : il faudrait accepter que quelqu’un d’autre décide à ma place.
Et là, ça se complique.
Ça fait tellement longtemps que je travaille avec mes mots, mes idées et ma façon de faire que je ne pourrais probablement plus accepter un projet simplement parce qu’on m’offre un rôle. Avant même la première répétition, j’aurais besoin de savoir qui dirige, quel est le texte, avec qui je vais jouer, de quelle façon nous allons travailler et pourquoi ce projet devrait exister.
Je ne pourrais plus me dire : « Ce n’est peut-être pas tout à fait mon genre, mais au moins, je vais jouer. »
Jouer ne suffit plus.
Les trois conditions impossibles
Pour que j’accepte, il faudrait d’abord que le texte m’interpelle.
Je ne pense plus être capable de défendre des mots avec lesquels je suis profondément en désaccord. Je peux évidemment interpréter un personnage qui ne pense pas comme moi. C’est même une partie essentielle du travail. Mais il faut que le texte ouvre quelque chose, qu’il pose une véritable question, qu’il me donne envie de le porter.
Ensuite, il faudrait que j’aie confiance en la mise en scène.
Pas que le metteur en scène pense exactement comme moi. Ça ne servirait à rien. Mais il faudrait qu’un échange soit possible. Si je doute complètement de sa vision ou de sa capacité à pousser le travail, nous ne serons pas dans une collaboration. Nous risquons de passer des semaines à nous confronter.
Finalement, il faudrait que j’aie envie de travailler avec les autres comédiens.
Là encore, je ne demande pas que tout le monde ait le même parcours. Mais un trop grand écart d’expérience pourrait rapidement me replacer dans un rôle de formateur, de conseiller ou de directeur. Je ne serais plus simplement un partenaire de jeu.
Donc, il faudrait un texte que je peux défendre, un metteur en scène en qui j’ai confiance et des partenaires avec lesquels une rencontre est possible.
Ça commence à faire beaucoup de conditions... Je sais...
Qui a le dernier mot?
Pour moi, le metteur en scène a le dernier mot.
Je peux défendre ma proposition. Je peux exprimer un désaccord. Je peux expliquer pourquoi une indication me semble moins juste. Mais une fois que l’échange a eu lieu, quelqu’un doit trancher.
Le problème n’est donc pas l’autorité du metteur en scène. Le problème, c’est ce qu’il fait de cette autorité.
Comme metteur en scène, je crois que le spectacle doit primer. La scène doit fonctionner. Le comédien peut devoir sacrifier une réplique, un monologue, un éclairage ou un moment qui l’aurait fait briller davantage si ce sacrifice sert véritablement l’ensemble.
Ce qu’il sacrifie alors, ce n’est pas son travail. C’est son ego.
Mais je ne demanderais pas à un comédien de se sacrifier uniquement pour protéger mon concept. Je ne veux pas qu’il devienne le support vivant d’une idée que j’ai décidé d’imposer coûte que coûte.
Comme comédien, j’aurais la même exigence.
Si on me demande de m’effacer pour que la scène soit meilleure, je peux le comprendre. Si on me demande de devenir le porte-parole d’une morale, de me censurer par peur de la réaction du public ou d’exécuter docilement un concept fermé, j’aurai beaucoup plus de difficulté.
Peut-être trop.
Une rencontre, pas une transformation
Je pourrais être amené vers un jeu très différent du mien.
Ça se passerait probablement mal au départ. Je me connais.
Mais si les demandes sont claires, si je comprends leur objectif et si l’échange demeure respectueux, je pourrais finir par m’y engager pleinement. Je ne refuse pas d’être surpris. Je ne refuse pas qu’une production fasse apparaître quelque chose de nouveau dans mon jeu.
Ce que je refuse, c’est d’être remplacé.
Il m’est arrivé qu’on me propose un rôle parce qu’on voulait travailler avec mon énergie, mon expérience et ma façon de jouer. Puis, dès le début des répétitions, on me demandait de ne plus être ce comédien-là. Le metteur en scène ne voulait plus rencontrer mon travail. Il voulait que je reproduise le sien.
Appelons-le Roger Saint-Pierre...
Si Roger Saint-Pierre demande à Stéphane Bélanger de participer à son spectacle, le résultat devrait être une rencontre entre Stéphane Bélanger et Roger Saint-Pierre. Il ne devrait pas chercher à transformer Stéphane Bélanger en une copie de Roger Saint-Pierre.
Sinon, pourquoi m’avoir choisi?
J’ai déjà travaillé avec des metteurs en scène pour qui diriger consistait essentiellement à dire : va à gauche, fais trois pas, prends la tasse, tourne-toi, regarde devant toi.
Dans ces moments-là, je n’avais plus l’impression d’être un comédien.
J’avais l’impression d’être une marionnette.
Ce qui est assez ironique, puisque j’envisage présentement de suivre une formation en marionnette. Mais justement : je veux apprendre à en manipuler une. Pas nécessairement en devenir une.
Le contrat peut changer
Avant une production, tout peut sembler simple.
On discute du texte, de la vision, du plaisir que nous aurons à travailler ensemble. Tout le monde parle d’échange, de liberté et de création collective.
Puis les répétitions commencent.
Le contrat tacite peut alors changer complètement.
Le metteur en scène qui voulait une collaboration devient plus autoritaire. Le comédien qui semblait ouvert protège chacune de ses idées. Les égos apparaissent. Les horaires deviennent lourds. Le projet imaginé n’est plus tout à fait celui qui se construit.
C’est peut-être là que se trouve une partie de ma résistance.
Aujourd’hui, si je veux essayer une idée à trois heures du matin, je descends dans mon studio et je travaille. Je n’ai personne à appeler. Je n’ai pas à attendre la prochaine répétition. Je n’ai pas à négocier.
Si je veux modifier un passage, ajouter une trame sonore ou reprendre complètement une scène, je peux le faire.
Dans une production collective, il faut accepter que les autres aient une vie, un horaire, des limites et des idées. Il faut parfois répéter le samedi matin à huit heures parce que c’est le seul moment où tout le monde est disponible.
C’est normal.
Mais je ne suis plus certain d’en avoir envie.
Refuser quelqu’un qu’on aurait voulu retrouver
Il y a quelques mois, un ami qui a beaucoup compté pour moi m’a proposé de mettre en scène une pièce dans laquelle il devait jouer avec deux autres comédiens.
Mon premier réflexe a été de vouloir accepter.
Pas nécessairement à cause du texte. Pas parce qu’une grande idée de mise en scène venait de me traverser. J’avais simplement envie de retravailler avec lui.
Puis j’ai lu la pièce.
Je l’ai retournée dans tous les sens. J’ai cherché ce que je pourrais y apporter. J’ai essayé de trouver une porte d’entrée, une vision, quelque chose qui me donnerait véritablement envie de la mettre en scène.
Je n’ai rien trouvé de suffisamment fort.
Il y avait aussi, parmi les partenaires proposés, des personnes avec lesquelles j’avais plus ou moins envie de travailler.
Je me suis retrouvé devant un choix extrêmement difficile. D’un côté, il y avait le désir sincère de renouer artistiquement avec cet ami. De l’autre, plusieurs éléments me laissaient croire que l’expérience pouvait devenir très négative.
J’aurais pu accepter par amitié.
Mais si la production s’était mal passée, qu’est-ce qu’il serait resté de nos retrouvailles?
J’aurais peut-être accepté le projet pour préserver une relation, puis abîmé la relation à cause du projet.
J’ai refusé. En fait, je n'ai pas donné suite de peur qu'il puisse me convaincre...
Ce refus m’a fait comprendre que même le désir de retrouver quelqu’un qui a beaucoup compté ne suffit plus. Le texte, la vision et l’équipe doivent aussi être au rendez-vous.
Même si Robert Lepage appelait?
Il y a quelques mois, j’ai également refusé une proposition comme comédien.
Rien ne m’interpellait véritablement dans le projet, à part la possibilité de rejouer dans une salle traditionnelle. Il y a quelques années, cela aurait peut-être suffi.
Plus maintenant.
Je me suis même demandé ce que je répondrais si, dans un scénario complètement improbable, Robert Lepage m’appelait demain matin pour m’offrir un rôle.
On pourrait croire que je dirais oui avant même qu’il ait terminé sa phrase.
Je n’en suis pas certain.
J’ai énormément de respect pour son travail. Mais j’aurais quand même besoin de connaître le texte, le rôle, les partenaires, les conditions, l’horaire et la manière de travailler.
Ce doute peut sembler prétentieux. Il ne l’est pas.
Ce n’est pas que je me considère au-dessus d’un projet de Robert Lepage. C’est que même le prestige ne suffit plus à provoquer automatiquement le désir.
La porte n’est pas fermée
Est-ce que cela signifie que je ne jouerai plus jamais pour quelqu’un d’autre?
Non.
J’ai encore des rôles que j’aimerais jouer. Le travail avec d’autres comédiens peut parfois me manquer. Je pourrais encore avoir envie d’être dirigé, de ne pas tout porter et d’entrer dans un univers qui n’est pas le mien.
Mais les conditions devraient être réunies.
Toutes les conditions? Peut-être pas. Aucune production n’est parfaite. Toute collaboration exige des compromis. La vraie question est de savoir lesquels je suis encore prêt à faire.
Avec les années, je n’ai peut-être pas perdu la capacité de jouer dans le spectacle d’un autre.
J’en ai surtout perdu le besoin.
La porte n’est pas fermée. Mais elle ne s’ouvre plus simplement parce que quelqu’un frappe avec un rôle à la main. Pour que j’accepte aujourd’hui, il faudrait que le projet m’offre davantage que ce que je devrais abandonner pour y entrer.
Et honnêtement, je ne sais pas à quoi ce projet pourrait ressembler.4
Peut-être que je le reconnaîtrai s’il se présente.
Peut-être pas.
En attendant, je continue de jouer mes mots, de suivre mes idées et de travailler à trois heures du matin si ça me tente.
Ce n’est peut-être plus la même manière de faire du théâtre.
Mais pour le moment, c’est encore celle qui me donne envie d’en faire.

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