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Fatigue artistique ou fatigue sociale…


Depuis plusieurs mois, je ressens ce que j’appelle une grande fatigue artistique… Motivation et énergie absentes pour créer… Au point où j’ai dû renoncer à créer un troisième spectacle au Musée POP pour l’été 2026. Il aurait s’agit d’un troisième spectacle en trois ans. Le sujet était là, les idées aussi… Mais il manquait quelque chose…


J’ai mis ça sur le dos de la fatigue artistique. Beaucoup de création dans les dernières années, beaucoup de représentations… Le réservoir était probablement vidé…


Mais…


Car il y a un mais…


Aujourd’hui, j’ai décidé de me rendre au travail à pied. Un trajet d’environ cinquante-cinq minutes. J’en ai profité pour prendre mon temps, faire un peu de photo. C’est une chose qui me recentre dans les périodes plus difficiles artistiquement. La photo m’oblige à regarder les choses autrement.


J’ai fait un détour dans le quartier où mon père habitait dans sa jeunesse. Je voulais revoir la maison de mes grands-parents. Un duplex au-dessus de leur boulangerie, La boulangerie Notre-Dame. Dans mon souvenir, cette maison, pourtant située dans un quartier ouvrier modeste, avait un certain cachet, une certaine prestance. Malgré l’humilité de l’endroit, il y avait toujours eu, dans ma mémoire, une forme de fierté qui émanait de cette maison.


Du moins… c’est comme ça que je m’en souvenais.


Aujourd’hui, ce que j’ai vu était bien différent.


Une maison encore habitée, certes, mais en ruine. Le toit des galeries disparu depuis longtemps. Certaines fenêtres placardées. Un vieux divan et un fauteuil qui agonisent entre le bâtiment et le trottoir. L’escalier arrière arraché puis déposé sur le toit de l’ancienne boulangerie aujourd’hui couverte de graffitis.


Ce fut un choc.


Les ruelles autour où j’allais jouer enfant n’étaient plus l’ombre de celles dans mes souvenirs. Sur la rue principale, les devantures gardent encore une certaine prestance. Mais derrière… derrière, c’est autre chose. On dirait presque un autre monde, une autre époque.


Dans un coin, une carcasse de voiture avec deux hommes qui discutent du meilleur moyen de la réparer. Plus loin, une dame dépose un sac sur une pile de déchets qui semble avoir été oubliée là depuis des années.


Je regardais tout ça en me demandant si le quartier avait réellement changé… ou si c’était simplement moi qui avais embelli mes souvenirs avec le temps.


J’ai donc poursuivi ma route quelques rues plus loin, vers l’église Notre-Dame-des-Sept-Allégresses.


Avec ma conjointe de l’époque, nous avions un petit théâtre de poche dans le sous-sol de cette église. J’y ai joué plusieurs dizaines de spectacles. Même si je n’y allais pas souvent autrement, j’en gardais le souvenir d’un lieu majestueux. Une des plus belles églises du Québec.


L’incendie de l’an dernier ne me laissait déjà pas beaucoup d’espoir de retrouver le lieux de mes souvenirs.


Mais encore là… un choc.


Des ruines. Des cendres. Des pierres et des briques encore debout qui laissent seulement imaginer ce qu’était l’endroit autrefois.


Et encore une fois, ce même sentiment.


Un abandon.

Une attente.

Un vide.


Je me suis surpris à comparer l’état des lieux avec ce que je venais de voir dans l’ancien quartier de mon père. Comme si certains endroits avaient tranquillement cessé d’exister aux yeux du monde.


Mais au moins, ici, personne n’y habitait plus…


Du moins, c’est ce que je croyais.

Jusqu’à ce que j’aperçoive un campement improvisé contre une barricade. Quelqu’un avait décidé que cet endroit détruit devenait malgré tout son logis.


J’étais encore loin du musée.


Je me suis remis en marche.


J’ai quand même fait un détour vers les Artisans de la paix, sur la rue Sainte-Cécile, pour regarder des meubles usagés. On cherche quelques trucs pour aménager la cuisine.


À mon arrivée, plusieurs dizaines de personnes attendaient pour profiter du dîner offert sur place.


Des gens qui attendent.

Des gens qui ont faim.


Durant les dernières minutes qui me séparaient du musée, je me suis surpris à refaire mentalement le trajet que je venais de parcourir. Ma jeunesse. Les débuts de ma vie artistique. Puis ce présent beaucoup plus cru er dur.


Des ruines.

De l’abandon.

De l’oubli.

Des gens qui ont faim.


Et c’est là qu’une question est apparue.

On monte quoi? On crée quoi dans un monde comme celui-là?


Je présente quoi? Un Molière, encore un, pour dénoncer les travers de la bourgeoisie devant des gens qui auront payé quarante dollars leur billet et qui n’y verront peut-être qu’un beau divertissement? Je monte un Gorki? Un Brecht? Je fais déclamer la pauvreté par des comédiens sur une scène?


Je fais une création? Je parle de ce que j’ai vu aujourd’hui? Et à qui exactement?

À des gens qui n'écouteront ce que j'ai à dire qu'à condition que je devienne "mainstream"?


J’ai toujours pensé faire du théâtre pour être utile. J’ai toujours cru que le changement se faisait une personne à la fois. Une rencontre à la fois.


Mais aujourd’hui, devant tout ce que j’ai vu, j’ai eu un doute.

Est-ce assez?

Est-ce suffisant?


Je ne crois plus que ma fatigue vient réellement de l’art.


C'est rassurant...


Je pense que l’art est peut-être encore un des seuls endroits où j’arrive à respirer un peu.


Mais si cette fatigue, cet épuisement, ne vient pas de l’art… il vient probablement de tout le reste.


Et ça, c’est beaucoup plus inquiétant.

 
 
 

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