À partir de quand ça compte?
- Le Théâtre du Mauvais Garçon
- il y a 3 heures
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Il y a quelques mois, je discutais avec une comédienne que je n’avais pas vue depuis un moment. À un certain point dans la conversation, elle m’a lancé, très gentiment d’ailleurs :
— C’est dommage que tu ne fasses plus de théâtre…
Ce genre de phrase-là, je l’entends souvent.
Et chaque fois, il y a un petit silence dans ma tête.
Pas un silence fâché. Pas un silence d’indignation. Un silence de réflexion.
Parce que depuis cinq ans, j’ai pourtant écrit et mis en scène cinq créations originales au Collège Laflèche de Trois-Rivières. J’ai aussi créé cinq spectacles mêlant conte et théâtre au Musée POP. Ensemble, ces spectacles représentent plus de 150 représentations.
À cela s’ajoute Conte moé ça!, adaptation du conte Ti-Jean et le cheval blanc, que j’ai joué plus de deux cents fois.
Et je ne compte même pas ici les activités web, les animations, les événements, les lectures, les capsules, les rencontres avec le public.
Quand je prends un pas de recul, je réalise que j’ai probablement joué davantage dans les cinq dernières années que durant certaines périodes plus « officielles » de ma carrière.
Mais malgré cela, il demeure chez plusieurs cette impression étrange :Il ne fait plus vraiment de théâtre.
Quand je lui ai fait remarquer doucement, la comédienne m’a répondu :
— Oui, mais ça ne compte pas vraiment… c’est pas à la Maison de la culture.
Et je dois avouer que cette phrase-là m’est restée dans la tête plus longtemps que prévu.
Pas parce qu’elle était méchante. Au contraire. Je pense même qu’elle était sincère.
De son côté, elle avait eu l’année auparavant un rôle moyen d’une cinquantaine de répliques pour l’une des deux troupes de la ville. Elle avait probablement travaillé 3 ou 4 mois pour se produire entre 4 à 6 représentations.. Mais elle ça comptait…
Pour moi, tout ça révélait quelque chose de très profond sur notre rapport au théâtre… et peut-être même à la culture en général.
À partir de quand ça compte?
Dans quelle salle?
Devant combien de personnes?
Avec quelle troupe?
Avec quel logo sur l’affiche?
Je me suis aussi surpris à penser aussi à mon travail de guide au musée.
Une visite de 1h15.
Un texte à livrer.
Un rythme à trouver.
Un groupe à sentir.
Des silences à gérer.
De l’improvisation.
Des détours imprévus.
Des gens fatigués.
Des jeunes surexcités.
Des adultes distraits.
Des moments où il faut rattraper l’attention qui glisse doucement ailleurs.
Quatre visites par jour parfois.
Cinq heures en “prestation”.
Et pourtant, je sais très bien que la majorité ne verra jamais cela comme une pratique scénique. Parce que le cadre n’est pas le bon. Parce qu’il n’y a pas de rideau. Pas de critique dans le journal. Pas de première médiatique. Pas de programme imprimé sur papier glacé.
Je ne dis pas cela avec amertume.
Avec le temps, je crois que j’ai simplement compris que le théâtre ne se résume pas toujours à ce qui est reconnu officiellement comme tel.
Il existe un théâtre discret.
Un théâtre qui se joue dans les écoles. Dans les musées. Dans les bibliothèques. Dans les résidences. Dans les rues parfois. Un théâtre qui n’entre pas toujours dans les grandes catégories culturelles, mais qui demande malgré tout présence, écoute, endurance et imagination.
Un théâtre sans grand prestige symbolique peut-être… mais pas sans valeur humaine.
Et je comprends aussi très bien pourquoi certains parcours sont davantage reconnus que d’autres.
Les institutions ont besoin de cadres. Les diffuseurs ont besoin de catégories. Les conseils des arts ont besoin de formulaires. C’est normal. On ne peut pas organiser un milieu entier uniquement à partir de zones floues et hybrides.
Mais je crois qu’à force de vouloir définir ce qui « compte », on finit parfois par oublier tout ce qui existe entre les cases.
Je ne regrette pas mes choix.
Sincèrement.
Je ne regrette ni les spectacles atypiques, ni les projets hybrides, ni les représentations devant des groupes scolaires, ni les prestations dans des lieux parfois improbables.
Je ne regrette pas d’avoir essayé de rejoindre des gens qui ne seraient peut-être jamais entrés dans une salle de théâtre traditionnelle.
Je ne regrette pas non plus d’avoir choisi une certaine liberté.
Cette liberté m’a coûté quelques reconnaissances officielles, probablement. Peut-être certaines portes aussi.
Mais elle m’a permis autre chose.
Elle m’a permis de jouer souvent.
De créer beaucoup.
D’expérimenter.
De rencontrer des centaines de personnes.
De rester vivant artistiquement.
Et au fond, quand je regarde mon parcours aujourd’hui, je crois que ce qui me désole un peu, ce n’est pas tant le manque de reconnaissance personnelle. (Peut-être un peu...)
C’est plutôt cette impression que notre milieu reconnaît parfois plus facilement le contenant que le geste lui-même.
Comme si certaines scènes rendaient automatiquement le travail plus réel.
Alors que pendant ce temps, un peu partout, il y a des artistes qui jouent, racontent, transmettent, improvisent et tiennent le fil fragile de la rencontre humaine dans des endroits qui ne « comptent pas vraiment ».
Et pourtant.
Pour les gens qui étaient là ce jour-là, dans cette salle-là, dans ce musée-là, dans cette classe-là…
Ça comptait énormément.

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