Le wabi-sabi
- Le Théâtre du Mauvais Garçon
- 24 févr.
- 3 min de lecture

Je lis beaucoup sur tout les concepts qui influencent la création de toute les façons possible… J’ai commencé à explorer du coté de l’asie et j’ai découvert le wabi-sabi…
Le wabi-sabi, je l’ai d’abord rencontré comme on rencontre un mot étranger. Un mot un peu mystérieux. J’ai appris qu’il venait du Japon, qu’il s’était développé entre le XVe et le XVIe siècle dans le sillage du bouddhisme zen, notamment à travers la cérémonie du thé et l’influence de Sen no Rikyū.
On y valorise des bols irréguliers. Des objets simples. Des choses marquées par le temps plutôt que parfaitement finies.
Wabi, ce serait la simplicité choisie.
Sabi, la patine.
L’usure.
La trace laissée par les années.
Une beauté imparfaite.
Incomplète.
Qui passe...
Mais au-delà des définitions… ce qui m’a frappé, c’est autre chose.
Quand j’ai découvert ce mot, je me suis d’abord dit : encore un concept. Une étiquette de plus. Et puis, en lisant un peu, quelque chose a bougé.
Je n’ai pas eu l’impression d’apprendre.J’ai eu l’impression de me reconnaître.
Comme si quelqu’un venait de mettre un mot sur une façon d’être que je pratique déjà. Sans le savoir. Sans l’avoir théorisée.
Dans ma pratique, je parle souvent d’atelier. De laboratoire. De choses en train de se faire. Mon studio n’est pas une salle parfaite. Il y a des câbles visibles. Des essais. Des lumières qui ne tombent pas toujours exactement comme prévu. Les captations ne sont pas celles d’une grande production.
Et pourtant… je continue.
Je corrige. Bien sûr. Je ne suis pas dans le laisser-aller. J’essaie d’améliorer. D’affiner. Mais je ne cherche pas non plus à effacer toutes les traces. Il reste toujours quelque chose d’un peu brut. Un peu fragile.
Et je me rends compte que ça ne me dérange pas tant que ça.
Longtemps, j’ai cru que c’était une limite. Un manque de moyens. Une contrainte que je devais compenser. Peut-être même un défaut professionnel.
Mais si ce n’était pas seulement ça ?
Même dans mon rapport au texte.Je m’y appuie, évidemment. Le texte est une structure. Une colonne vertébrale. Une sécurité. Je ne vais pas prétendre que je travaille sans filet. Il y en a un.
Mais je laisse aussi de l’espace. Aux silences. Aux hésitations. À une respiration imprévue. Je ne cherche plus à réciter impeccablement. Je cherche à être là, présent...
Ce n’est pas confortable. Pas toujours.
Il y a une part de moi qui voudrait que ce soit propre. Maîtrisé. Cohérent. Que tout tienne. Que personne ne voie les fissures. Et en même temps… je suis attiré par ces fissures.
C’est contradictoire. Et c’est honnête.
Dans ma vie quotidienne, c’est pareil. Je ne suis pas fasciné par le neuf. J’aime les objets qui ont servi. Les lieux qui portent des traces. Les parcours qui bifurquent. Les détours. Les périodes moins “productives”.
Parfois je me demande : est-ce un manque d’ambition ? Ou une autre façon de voir ?
Le wabi-sabi ne dit pas que tout est beau parce que c’est raté. Il ne glorifie pas l’échec. Il reconnaît simplement que tout est en transformation. Que rien n’est figé. Et que cette transformation a une valeur en soi.
Je pense au comédien que je suis devenu. Le corps change. La voix se transforme. L’endurance n’est plus la même qu’au début. Pendant un moment, j’ai vu ça comme une perte.
Et si c’était une couche de plus ?
Une épaisseur.Une texture.
Ce concept ne m’a pas donné une méthode. Il m’a donné une lecture... Une relecture...
Il m’a permis de comprendre que travailler avec peu, accepter l’imperfection technique, laisser place au vivant… ce ne sont peut-être pas seulement des contraintes. Ce sont des choix. Ou du moins, des inclinations profondes.
Je l’appliquais déjà. Sans m’en rendre compte.
Et je reste prudent. Parce qu’il y a un piège. Transformer l’imperfection en effet. En signature esthétique calculée. Faire du “désordre maîtrisé” un style.
Ce serait trop facile. Trop conscient.
Alors je reste dans un entre-deux. J’essaie de ne pas polir chaque chose jusqu’à la faire briller artificiellement. J’essaie de ne pas camoufler systématiquement ce qui déborde. Mais je ne renonce pas à l’exigence.
Ce n’est pas un abandon de rigueur. C’est peut-être un déplacement.
Ne plus courir après la perfection formelle. Chercher la justesse du moment.
Et peut-être que ce qui me touche le plus dans cette découverte… ce n’est pas l’esthétique. C’est s'autoriser une permission.
La permission de ne pas être parfaitement prêt. La permission d’être en train de chercher. La permission d’accepter que ce soit vivant donc imparfait.
Je ne prétends pas maîtriser le wabi-sabi, je l'effleure à peine.
Je ne veux pas en faire un slogan.
Mais je reconnais maintenant cette inclinaison en moi.
Cette manière de continuer, même quand tout n’est pas parfaitement aligné.
Cette façon d’accepter que ce soit en train de se faire.



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