3. 12 octobre — Plusieurs jours plus tard
- Le Théâtre du Mauvais Garçon
- 26 févr.
- 2 min de lecture

Plusieurs jours ont passé. Assez pour que les contours se brouillent. Assez pour que certaines choses s’effacent. Je commence à oublier. Les détails surtout. Les gestes précis. L’ordre des scènes. C’est toujours comme ça. La mémoire fait son tri sans demander la permission.
Et pourtant, le vide est toujours là. Pas plus spectaculaire. Juste plus installé. Comme s’il avait trouvé sa place.
Aujourd’hui, à l’épicerie, une caissière m’a dit : « Faites attention à vous, monsieur. »
Rien de particulier. Une phrase banale. Une politesse ordinaire. Mais mon corps a réagi.
Avant même que je comprenne pourquoi, quelque chose s’est redressé. La respiration a changé. Une tension familière. Presque agréable. Comme si on m’avait appelé par mon nom sans le dire.
C’était une réplique dans la pièce. Une phrase qu’un personnage me lançait. Toujours au même endroit. Toujours avec la même intention. Une phrase que j’attendais sans m’en rendre compte, soir après soir.
Je me suis surpris à répondre intérieurement. Pas avec des mots. Avec une disposition. Une manière d’être là. Comme un réflexe. J’ai trouvé ça curieux. Et un peu inquiétant.
On parle souvent de mémoire musculaire pour les gestes. Pour les déplacements. Pour les enchaînements. On parle moins de la mémoire du langage. De ces phrases qui s’installent dans le corps comme des signaux. Comme si certains mots avaient le pouvoir d’activer une posture entière.
J’ai pensé à un chien. Un chien qu’on a conditionné à réagir quand on lui montre une récompense. Ce n’est pas une image flatteuse. Mais elle s’est imposée. Le corps qui répond avant la pensée. Le plaisir léger d’être reconnu. D’être sollicité.
Je me suis demandé combien de phrases comme celle-là je transporte encore. Combien de déclencheurs sont enfouis, prêts à agir sans prévenir. Et surtout : à quoi ils servent, maintenant.
La caissière ne me parlait pas vraiment. Elle faisait son travail. Mais pendant une fraction de seconde, j’ai eu l’impression d’être à nouveau attendu.
Puis tout est retombé. J’ai pris mon sac. Je suis sorti.
Sur le trottoir, je me suis senti un peu vide. Plus qu’avant. Comme après une fausse alerte. Le corps avait répondu à quelque chose qui n’existait plus.
Je commence à comprendre que l’oubli ne remplit pas le vide. Il le rend seulement plus lisse. Moins précis. Plus difficile à nommer. On oublie les scènes, mais on garde les réflexes. On perd les textes, mais pas les attentes.
Ce soir, je repense à cette phrase. Pas pour ce qu’elle voulait dire. Pour ce qu’elle a provoqué.
Je me demande combien de temps un corps peut continuer à réagir à des signes qui ne mènent plus nulle part. Et ce qu’on fait, ensuite, de cette disponibilité qui n’a plus d’objet.
Je n’ai pas de réponse. Mais je note que même quand la mémoire s’efface, quelque chose reste en alerte.
Et que le vide, lui, apprend vite.
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