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5- Pas de date



Le téléphone a sonné aujourd'hui.

Un appel pour un projet. Un projet amateur. Pas payé. Même exigence. Même disponibilité demandée. Le même mot revient toujours : Ça va être le fun...


Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai laissé la sonnerie finir. Pas par mépris. Par lenteur. J’ai remarqué que, depuis quelque temps, j’ai besoin de temps pour comprendre ce que je ressens avant de parler.


Ce qui m’arrête, ce n’est pas l’amateurisme. Ce mot-là a mauvaise réputation, mais il n’est pas le problème. Le problème, c’est autre chose. Les projets amateurs se construisent souvent autour du besoin d’être ensemble. De se retrouver. De briser la semaine. Le théâtre comme prétexte social. Et je le comprends. Vraiment.


Mais moi, je n’y arrive plus.


Chaque début de répétition est pénible. Toujours le même rituel. La tournée de bises. Les accolades. Les sourires appuyés. Les phrases obligatoires. « J’suis tellement content que tu sois là. » On le dit à tout le monde. Sans exception. Même quand ce n’est pas vrai. Même quand on ne sait pas encore pourquoi on est là.


Je joue le jeu. Je l’ai toujours joué. J’avance, je tends la joue, je souris. Je réponds avec la bonne intonation. Mais à l’intérieur, quelque chose résiste. Comme si mon corps refusait désormais cette première scène imposée. Cette fausse entrée en matière.


C’est pas de la froideur. Cest pas du dédain, de la prétention. C’est de la fatigue.

Je me rends compte que je n’ai plus l’énergie de faire semblant d’être heureux d’arriver quelque part avant de savoir pourquoi.


Je n’ai plus envie d’embrasser des gens pour rassurer le groupe. De confirmer une chaleur collective que je ne ressens pas encore.


On confond souvent engagement et disponibilité affective. Comme si être sérieux passait nécessairement par le contact, par la proximité immédiate, par l’assurance répétée qu’on est tous contents d’être là.


Moi, je serais plus honnête en disant : Je ne sais pas encore si je suis content d’être là. Donnez-moi un peu de temps.


Le problème, c’est que ce temps-là n’existe pas dans ces projets. Tout commence dans l’enthousiasme. Tout repose sur l’élan. Et si on ne le partage pas immédiatement, on devient suspect. Distant. Compliqué. Hautain...


Je me demande si accepter ce projet-là ne reviendrait pas à me remettre dans une posture que je veux plus. Faire semblant d’avoir envie avant d’avoir compris. Donner avant même de savoir si quelque chose va naître.


Je sais que je pourrais y trouver du plaisir. Des moments. Des rires. Des habitudes. Je sais aussi que je risque d’y perdre autre chose : le peu de silence que j’ai réussi à préserver.

Je n’ai pas encore rappelé. Pas par refus. Par prudence.


Je me rends compte que ce que je cherche, aujourd’hui, ce n’est pas un projet de plus. C’est une nécessité. Quelque chose qui justifie l’effort. Qui dépasse la simple joie d’être ensemble.


Peut-être que je deviens difficile. Ou peut-être que je commence simplement à écouter ce que je n’entendais pas avant.


Le téléphone est resté sur la table. 


Je sais que je devrai rappeler. 


Mais pour une fois, je veux que la réponse ne soit pas automatique.





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